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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 17:46

Jean-Louis Murat – L’âme de fond

 

Il y a dix ans, Cheyenne Autumn nous faisait découvrir ce chanteur qui s’avérait être un humain avec tout ce que cela comporte : amour et colère, surprise et déception, paroles et musiques… Enfin, tant et plus, Jean-Louis est un être entier, et sensible aussi ! Maritta Calvez (première parution octobre 1999).

 JLM.jpg

 

Enregistrer Mustango aux Etats-Unis n’était ni un vieux rêve, ni une envie particulière : ”C’est plus facile de faire un disque là-bas. Les studios ont moins de matos, mais ils sont plus performants et les ingénieurs du son plus professionnels. C’est une autre mentalité qui me semble mieux correspondre à la musique que celle que l’on a en France. J’ai bossé avec des musiciens new-yorkais (entre autres) qui ont l’habitude de venir en France, de faire des interviews (ce qui ne leur arrive pas beaucoup aux Etats-Unis).”

 

C’est en allant les voir en concerts et en discutant avec eux que Jean-Louis les a rencontrés. S’ils se plaisaient, il leur faisait écouter ses albums et leur demandait s’ils voulaient jouer avec lui… Ils ont tous accepté. ”Ils ont envie de bosser, de faire un disque. En France, les musiciens ont envie d’avoir des cachets… Là-bas, dès l’instant où ils acceptent de bosser avec quelqu’un, ils mettent instinctivement leur ego dans leur poche. C’est plus facile, tu ne perds pas de temps, leur professionnalisme est très appréciable. ”Certaines chansons ont été écrites sur place, d’autres complétées en ”se laissant inspirer de la façon américaine : la perception se transforme en restant quatre mois dans un pays étranger…”Cet album fut donc un véritable échange entre lui et les musiciens.

 

Le cœur a ses frontières…

Cependant, lorsqu’on lui demande si ces contacts vont perdurer, on sent bien une légère note de regret. ”Ils sont bien moins affectifs que nous, moins sentimentaux, ils sont sympas le temps du boulot, tu manges un morceau, et puis après, basta, ils passent à autre chose. Ils sont froids. Les quatre mois ont été utiles pour bien estimer ça, je faisais comme eux, pas de ”ouachi-ouacha”, genre on est copain comme cochon. Quand tu travailles avec quelqu’un, tu restes toujours en retrait, tu restes sur ta faim en communication, en chaleur, tu t’investis moins dans les rapports humains. Il faut bien plusieurs mois pour être moins romantique, moins européen, si tu ne restes que 15 jours, t’as l’impression d’avoir plein de nouveaux amis ! Tu mets donc évidemment de l’intensité, mais moins d’affectif.”

 

New York, ce n’est pas la Lune, ni Londres non plus…”New York est moins dépaysant pour moi que Paris. En tant qu’Auvergnat, je me sens mieux là-bas. En faisant abstraction de tous les signes extérieurs, tu arrives à penser en anglais en quatre mois, quasiment à rêver en anglais. Quand tu reviens chez toi, tu es comme en pays étranger ! Tu vis les choses différemment. Quant à Londres, j’y ai plusieurs fois bossé, mais ça n’a jamais rien donné. Il me semble que les Anglais sont à la fois fascinés par la réalité française, mais qu’ils nous prennent toujours pour des charlots. On a l’impression qu’il y a des siècles de contentieux avec eux et que ça nous retombe dessus. Ils ont une façon de rire sans que ça se voie !”

 

JLM MUSTANGOTechnologie ou acoustique ?

Retour en Auvergne, où il nous raconte son studio :”J’ai beaucoup de synthés vintage, des boîtes à rythmes, de vieux instruments que je conserve. Je suis assez sentimental avec les objets, surtout en musique. Si j’ai fait une chanson avec une boîte à rythmes, je ne peux pas la vendre, ça me fend le cœur… J’ai un studio 24 pistes depuis le début des années soixante-dix : vieilles technologies, amplis à lampes, j’ai mon MiniMoog depuis 1976. Je possède au moins quatre ordinateurs à la maison. Je suis également équipé d’un Mac qui représente une sorte de commodité et une approche sentimentale. En termes de communication avec les autres musiciens, c’est plus compatible. Les Américains, eux, sont très PC. Certaines options sont plus intéressantes, mais en France, il vaut mieux rester Macintosh.

 

Mon studio me sert à mixer et à enregistrer. J’aime travailler de façon extrêmement traditionnelle, en acoustique, analogique, ou faire tout en numérique. J’aime aussi mélanger les deux. A propos de l’album Dolorès, l’expression des Américains est le”Pro Tools shit”! Même s’ils ont déchanté un peu quand ils ont appris que 50 % des disques étaient maintenant Pro Tools aux Etats-Unis ! On avait pris cette sale manie d’enregistrer les musiciens très vite et de tout trafiquer par la suite. Je travaillais avec deux mecs et deux Pro Tools sur une SSL, tu deviens fous, tu peux tout faire ! Je travaille avec Denis Clavaizolle qui passe sont temps à chercher, à charger, c’est une espèce de connexion entre tous les musiciens. J’ai gravé en Angleterre (!) avec un mec ultra performant qui n’a quasiment rien dans son studio, il va chercher les programmes en fonction des disques. Il fait son supermarché ! Maintenant, un bon musicien, ce serait presque un mec qui sait choisir. Sur cet album, il n’y a rien, pas un seul ordinateur. Quelques chants ont été enregistrés en DA_88, ce qui est bien pratique quant du veux chanter à 23 h !

 

J’aime bricoler, faire de petites corrections en travaillant sur Pro Tools, mais ça dépend un peu des besoins. Cheyenne Autumn a été fait avec un Atari 1040 ST et un Akai S900. Fin 1989, c’était encore le tout début de l’échantillonnage. Mais je n’ai pas d’a priori. Je change de format d’enregistrement vraiment volontiers.”

 

La musicalité des mots

Quitter les grosses machines pour parler d’écriture. ”J’écris dès que je suis tranquille. Mais je passe maintenant plus de temps à dessiner et à peindre. C’est un grand changement pour moi. Ça m’équilibre. Dès que je coince sur une chanson, je peins et dès que j’en ai marre, je reviens à la chanson, cela me permet d’être plus efficace. Tous les textes de cet album sont nouveaux, excepté Le fier amant de la Terre qui date de 1979. C’est une exception car tous les textes de tous mes albums ont toujours été récents. Je ne me vois pas recycler de vieux mots qui me paraîtraient totalement décalés. Je fais les paroles et la musique en même temps. Le piège pour moi serait d’avoir une musique sans texte. Et écrire pour les autres n’est pas un vrai plaisir car un mot peut être choisi pour sa simple musicalité, dissocier les deux ne me plaît pas. Si à l’inverse, un boys band reprenait une de mes chansons ? Cela serait comme s’ils me kidnappait un enfant !”

 

Libre d’offrir

Avec passion, Jean-Louis a monté, il y a environ deux ans, son site Internet. ”Comme quand je fais un album, j’aime faire partager mes lectures, mes préoccupations, mes passions. Pour cela, il faut s’investir. C’est un site vraiment perso, pas ”cerné” par la maison de disques. Et il en est hors de question ! L’idée de départ est justement d’éviter les maisons de disques, comme le font les Américains. En France, y mettre un inédit en MP3 pendant un an m’a déjà valu quelques remarques, mais j’ai bien l’intention de continuer… C’est un cadeau aux internautes, personne ne peut me l’interdire ! Dans un sens égoïste, c’est un espace de création où je peux m’éclater et être généreux avec les gens. C’est un réel échange qui te motive, te donne de la force. Avant Mustango, j’étais hyper démotivé. Sans Internet, je n’aurais peut-être pas fait ce disque-là. Les gens viennent naturellement sur le net, me redonnent de l’énergie et au final, ils ont été extrêmement positifs pour moi. Ils sont formidables et assez fins, sans oublier d’être exigeants. Dès que je dis des conneries en interview, ils me sanctionnent, ce ne sont pas seulement des rapports mielleux. Ils savent me balancer le vinaigre au bon moments et ça ne fait pas de mal !”

Muragostang

www.jlmurat.com/

www.leliendefait.com/accueil.php

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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 14:24

Jean-Louis Murat – Mustango (1999) – Labels

Maritta Calvez


JLM MUSTANGO

Une vie ne suffit pas pour se rendre au bout d’une âme. Il est un être qui s’en approche toujours un peu plus dangereusement. De Cheyenne Autumn, il y a dix ans, à Mustango aujourd’hui, Jean-Louis Murat n’a eu de cesse d’explorer l’écorce de ses mots, de fendre les flots de ses notes, de bâtir avec acharnement un à un ses albums. Chacun d’entre eux serait une escale bien rythmée, baignée de sincérité. S’éloigner pour se ressourcer, il a cette fois-ci pris le large pour jeter l’ancre aux Etats-Unis.

 

S’il embarque seul au Mont Sans-Souci, comptine enfantine irrésistible, il ira jusqu’à Tucson "s’accompagner" de John Convertino et Joey Burns du groupe Calexico pour traverser Belgrade, Mustang ou autre Viva Calexico, des blues "muratiens" joués jazzy.

Il prendra à son bord nombre de musiciens rencontrés dans les clubs new-yorkais (dont Winston Watson et Harvey Brooks, accompagnateurs de Bob Dylan) qui tous ont accepté de faire croisière avec notre Frenchman.

Les voix féminines suivent l’homme à chœur perdu telle une vague après l’autre pour le soulever dans Jim et faire larguer les amarres de l’incroyable Nu dans la crevasse (dont il se doute bien que les radios n’en feront pas leur single : 10’20, mais dont on ne peut se lasser). Mustango attise son univers discographique très personnel.

 

Blottie au fond de sa voix, l’envie intime d’y rester jusqu’à la fin des temps.

Published by Maritta - dans Computer Music 4
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25 septembre 2011 7 25 /09 /septembre /2011 14:43

 

François Bronic - Directeur Artistique chez BMG

Bronic 1s

 

Nota : Cette interview a été réalisée en septembre 2002. Et donc ? Depuis, quelles évolutions ? Chacun en tirera son analyse, selon que vous soyez DA, revendeur, artiste, média,... Quoiqu'il en soit, c'est toujours intéressant de prendre du recul...

François Bronic est actuellement Président de iLuv France - JPS Marketing.

*****


Avant de se faire entendre par un large public, encore faut-il se faire entendre au préalable par un Directeur Artistique ! Etape souvent redoutée par les artistes car elle semble inaccessible. Le métier de Directeur Artistique est méconnu. François Bronic nous parle en toute franchise de son rôle au sein de cette grande Major qu'est BMG. Propos recueillis par Maritta Calvez. 


Backstage, ça vous dit quelque chose ? Deux magasins à Paris, un à Lyon et un à Bordeaux, ils ont très vite été reconnus comme de grands professionnels dans ce domaine si délicat qu'est la vente de matériel. S'il n'y avait pas de boutique dans votre ville, vous êtes au moins allés sur leur site Internet. Backstage n'existe plus… François Bronic en était le créateur.


De vendeur à Directeur Artistique, son parcours… 

"Ça fait longtemps que j'ai la chance de travailler avec les artistes. En créant les magasins Backstage, j'avais comme clientèle les musiciens, les maisons de disques, les producteurs… Je cherchais un moyen de me rapprocher d'eux sans garder cette casquette de "vendeur de matériel". Les artistes venaient acheter chez nous, je cherchais donc une idée me permettant de réinvestir une partie de cet argent dans la production. 

Au tout début de Backstage, Fred Perrin et moi avons fait une compilation autour de la Roland MC-303, la Groovebox. Cette opération consistait à donner une Groovebox à dix artistes électro, techno, etc, et de leur faire réaliser un titre uniquement avec cet appareil. Au final, un album intitulé Groovebox Experience est sorti chez Distance. Chaque artiste était logé à la même enseigne, ce n'était plus une question de moyen, ils avaient une Groovebox, point. Certains en tiraient profit, d'autres moins… Bon… Nous avons dû vendre deux ou trois mille copies, mais le concept était intéressant. D'ailleurs, nous l'avions proposé à Roland qui l'a refusé dans un premier temps pour "pomper" l'idée deux ans plus tard… Mais eux fait à l'échelle européenne !

MC-303.jpg

Par la suite, alors que je continuais à chercher des idées, j'ai discuté avec Varda Kakon qui venait d'arriver chez BMG (elle est aujourd'hui Directrice de Production). Elle me disait que la société avait une image, non pas négative, mais pas très dynamique. Leur problème était que les artistes ne venaient pas déposer leurs démos chez eux.


Parallèlement, à chaque fois que je parlais avec les artistes, ils me confiaient qu'ils n'allaient plus vers les maisons de disques car obtenir un rendez-vous était quasiment impossible, que tout leur paraissait anonyme, qu'en envoyant leur démo, ils ne recevaient qu'une lettre type par retour. Tout ça était un peu abstrait. Alors, quand ils achetaient du matériel, ils nous faisaient souvent écouter leurs morceaux et un contact s'établissait.


C'est pourquoi j'ai dit à Varda que des musiciens de talent, il y en avait plein et lui ai proposé cette idée : "Plutôt que les musiciens apportent leur démo chez BMG, ils pourraient les déposer dans nos magasins. On fait un comité d'écoute réunissant des gens de Backstage et de BMG pour trouver les gagnants !" On l'a fait et ça a très bien marché ! La première année, le gagnant a été Mini Machine.


Puis, j'ai voulu quitter Backstage, j'ai vendu une partie du capital. Varda, qui commençait à être bien installée chez BMG, m'a dit qu'ils voulaient développer l'équipe artistique. Je connaissais déjà Bruno Gérentes qui en est le PDG. Je suis venu travailler quelque temps faire un essai, ça a bien fonctionné, je suis resté !"

 

Présélection et sélection

Vous postez votre maquette à une Major, vous attendez… C'est là que commence pour vous le flou artistique… Que se passe-t-il exactement ? Soyez attentifs à ce que nous dit François. 

"Il y a deux niveaux de Directeur Artistique. Il y a ceux qu'on appelle les D.A. Juniors. Ce sont eux qui écoutent tout ce qui arrive au courrier et qui font une présélection. Ils sentent si l'artiste a un potentiel, un talent particulier. On cherche des artistes qui sortent un peu du lot. Nous n'avons aucun intérêt à signer un artiste qui serait le clone d'un artiste existant. Ils renvoient immédiatement tout ce qui n'est pas écoutable, pas diffusable, ou qui ne présente pas un intérêt artistique selon des critères assez classiques, comme l'artiste qui chante faux, qui fait des chansons qui ne tiennent pas debout ou qui est totalement hors sujet… On ne perd pas de temps, on lui renvoie sa démo avec une lettre type et ça s'arrête là.

La deuxième étape est celle de la sélection de tous les projets qui semblent tenir la route. Ils ne sont pas forcément aboutis, le niveau de la qualité d'enregistrement n'est pas un de ces critères, mais ils présentent cet intérêt artistique. Nous retenons avant tout la qualité des chansons, leurs textes, la qualité de l'interprétation, même si les instrus ne sont pas au top.

Ces D.A. Juniors ont des compétences en terme de repérage. Une fois que cette sélection est extraite de ce que l'on reçoit, on fait un comité d'écoute à 3 ou 4, on choisit les projets, on rencontre les artistes.

Et ça peut aussi s'arrêter là. Il se peut qu'il n'y ait pas de feeling entre nous. Parfois, l'artiste ne veut pas entendre ce qu'on lui dit. Il arrive sur la défensive, nous prend pour des gens qui veulent absolument lui faire faire une musique différente de celle qu'il a envie de faire, ce qui est rarement le cas. Quand on a écouté une démo, qu'on a fait venir l'artiste, ce n'est pas pour lui dire "Refais tout !". C'est vrai qu'on lui donne des contraintes. Aux artistes qui font des chansons de 10 minutes, on leur demande d'essayer de faire des chansons plus formatées en termes de temps, par exemple. On essaye de leur donner des conseils.

Après cette rencontre, nous lui faisons souvent un "contrat maquette". Nous avons notre studio dans l'immeuble. Nous lui en donnons l'accès pendant X temps et nous voyons ce qu'il en ressort. Si l'artiste fait des maquettes probantes, on avance. Si elles n'apportent rien de plus, nous lui laissons la propriété de ses maquettes et il fait ce qu'il veut.

Nous utilisons ce studio comme un véritable outil de travail. C'est très agréable car cela nous permet d'avoir les artistes 'à portée de main' dans l'immeuble. On y fait de la pré-production, des remixes, on s'en sert de plus en plus. Il est équipé de peu de matériels. Nous avons un Pro Tools HD, une Mackie Digital, deux ou trois bons amplis, un Avalon, un Manley, de bonnes réverbes, des micros classiques comme le Neumann. Nous n'avons pas de synthés car les artistes viennent travailler avec le leur. Ce studio a un aspect très pratique."


La frustration du Directeur Artistique

   Figurez-vous que, contrairement aux idées reçues, un Directeur Artistique est un humain… Il est comme vous et moi, il aime la musique et s'y donne corps et âme, pour vous.

"Un Directeur Artistique doit être passionné de musique, c'est la première des choses. Mais il faut avoir une vision un peu plus large, parce qu'il y a une espèce de frustration en écoutant des démos super, en recevant des groupes qui ont des projets vraiment bien, mais qui, commercialement, ne rentrent pas dans la stratégie de la boîte pour laquelle tu bosses. Finalement, les signatures sont assez rares aux vues du nombre de maquettes qui nous arrivent. La plupart du temps, nous sommes obligés de leur dire "Non" pour différentes raisons. Nous avons des artistes équivalents dans la maison, nous craquons personnellement sur tel ou tel projet, mais nous n'avons pas l'appui de toute la maison…

 

Nous passons souvent pour le mec qui a les oreilles bouchées, qui ne signe que ce qui va marcher tout de suite, etc. Ce qui est en partie vrai, nous aimerions faire du développement, mais ceci est plutôt réservé aux Labels indépendants. Les Majors ont des impératifs commerciaux à court terme qui sont un peu difficiles à tenir et à conjuguer avec "l'artistique" pur et dur.


De plus, en ce qui concerne BMG, mais je pense que ça fonctionne à peu près partout de la même manière, le travail autour de l'artiste est très sectorisé. En arrivant ici avec une expérience totalement différente, j'ai été surpris de voir qu'un artiste avec qui l'on passait parfois quatre, cinq, six mois à démarrer des maquettes, faire le choix des titres, à travailler en studio, se retrouvait tout à coup face à de nouveaux interlocuteurs. Pendant tout ce temps passé ensemble, une complicité peut s'établir entre nous, mais quand l'album est enfin prêt, ce sont les gens du marketing et de la promo qui prennent le relais. C'est un peu comme un enfant qui quitte sa mère prématurément…


Cette rupture n'est pas simple à vivre pour nous, mais surtout pour l'artiste qui est alors obligé de tout réexpliquer. Ces nouveaux interlocuteurs sont des gens compétents, ils comprennent et savent de quoi il s'agit, mais ils ne sont pas là au début du projet, ils n'ont pas forcément tous les tenants et les aboutissants de l'album. C'est pourquoi nous essayons de commencer à travailler avec eux en amont. Nous tâchons de les impliquer avant que l'album ne soit fini et de leur faire comprendre la démarche, les choix, pour qu'ils aient le temps de s'imprégner de la musique de l'artiste. De cette façon, ils ne se rencontrent pas la veille du début du travail et se connaissent déjà un petit peu.


Il est normal que chaque personne travaille dans leur domaine de compétences, mais il faut reconnaître que ce n'est pas simple pour un artiste, surtout pour les nouveaux artistes qui n'ont pas l'expérience des maisons de disques. ça m'a un peu choqué au début. Je pensais qu'il y avait plus de continuité dans la relation. J'ai eu un peu de mal à m'y faire !"

Bronic 2s

 

Du pain sur la planche

Oui, le Directeur Artistique est là pour vous conseiller et faire des choix. S'il vous donne quelques contraintes, lui aussi en a beaucoup, mais n'oubliez pas que toutes vont dans le sens de votre carrière… Le Directeur Artistique a de nombreuses responsabilités.


"Le travail se partage entre les artistes existants et les nouveaux artistes. En effet, le travail sur les artistes existants est très important, il ne faut pas le négliger. En ce moment par exemple, je travaille sur l'album en espagnol d'Ana Torroja, l'ancienne chanteuse de Mécano, destiné au marché Latino. Il s'avère que c'est moi qui m'en occupe parce que je l'ai présentée à des gens et que ça fonctionne bien. C'est un travail de recherche de chansons, de réflexion autour du choix du producteur qui serait le mieux adapté.


Si l'artiste arrive en disant qu'il veut travailler avec telle ou telle personne, le rôle du Directeur Artistique est de tout faire pour obtenir son accord. Parfois le producteur, le réalisateur ou le musicien demandé n'est pas disponible, ou bien, il peut y avoir une contrainte budgétaire… Mais nous essayons de mettre l'artiste dans des conditions de travail optimisées. Certains artistes comme Laurent Voulzy ou Patrick Bruel sont très autonomes, mais souvent, nous sommes amenés à nous occuper du budget, à suivre les musiciens, à faire les lettres d'engagement, à choisir le studio, etc. Bien sûr, nous avons des assistantes pour nous aider !


Quant aux critères de choix du studio, ils sont très variables. Il se fait d'abord en fonction du budget qu'on a arrêté. Travailler dans un studio comme Méga ou Guillaume Tell ne coûte pas le même prix que d'aller travailler dans un gros home studio. D'ailleurs, nous travaillons de plus en plus chez les artistes puisqu'ils ont maintenant leurs propres outils de travail. Mais la phase studio est inévitable, ne serait-ce que pour le mixe ou le mastering. L'intervention d'un vrai Ingénieur du Son ayant travaillé sur une console SSL se ressent avec un résultat supérieur de ce qu'on obtiendrait chez soi avec une Yamaha O2R.


Nous prêtons attention à ne pas tomber dans le miroir aux alouettes quand arrive la phase du mastering. En effet, si l'on envoie une bande à Londres ou à New-York, rien ne nous garantit qu'il soit exécuté par le patron du studio, mais vite fait par un assistant. C'est souvent dangereux, on s'arrange donc pour y aller."

 

Varier les plaisirs !

Variété française, variété internationale, hip hop, électro, techno, rock, pop… Le catalogue de BMG est très vaste. Un Directeur Artistique consciencieux ne tend pas systématiquement vers ce qu'il aime… ça non plus, ce n'est pas si simple.


"Notre équipe artistique est assez développée, si bien que si une personne n'a pas vraiment envie de travailler sur un projet parce que ce n'est pas sa sensibilité, parce qu'il ne se sent pas suffisamment proche musicalement, il y aura toujours quelqu'un pour le faire. Mais le vrai travail, c'est aussi de savoir s'occuper de tout le monde. Il vaut mieux ne pas être sectaire. Si l'on ne s'occupait que de la musique qui nous plaît personnellement, ça ne pourrait pas fonctionner. Bien sûr, on s'occupe en priorité des projets qui touchent notre sensibilité musicale.

L'approche humaine n'est pas la même selon le genre musical. Lorsque l'on à affaire à des musiques moins commerciales, c'est souvent là que les artistes sont sur la défensive à notre égard. Mais il faut bien comprendre que la vocation d'une Major est de le rendre accessible au plus grand nombre. Si l'artiste veut rester libre, il choisit de rester sur un Label indépendant. Avec une Major, l'artiste doit intégrer ces contraintes.

De toute façon, avant de signer quoi que ce soit, on fait un travail préventif sur la manière dont on voit l'évolution du projet, l'enregistrement du disque. On s'assure que l'artiste est en phase avec ce qu'on lui demande. Il arrive parfois que l'artiste exprime ses attentes en nous disant "Je fais ça, mais je ne sais pas vers quelle direction me rendre. J'ai mis ça sur la bande, c'est sorti, mais j'ai besoin d'un coup de main. Je ne veux plus rester seul chez moi. Je veux vendre des disques et passer en radio…" On essaye toujours de garder l'identité de l'artiste tout en l'emmenant vers un public plus large.

Si l'on se rend compte qu'il pourrait y avoir la moindre tension ou la moindre incompréhension après la signature du contrat, on ne le fait pas. On n'a pas de temps à perdre en luttant avec les artistes. Nous passons des mois, voire des années avant d'aboutir un projet. Notre travail est un travail de confiance réciproque. Il nous est arrivé de nombreuses fois de ne pas signer un artiste sur qui l'on craquait vraiment à cause de cela. C'est une notion très importante. '


Merci l'électro !

Avec l'arrivée des logiciels musicaux accessibles à tous, certains se sont mis à rêver de devenir le plus créatif des musiciens et de se dire "La musique, c'est facile finalement !". Un miroir aux alouettes qui a du bon…


"Je trouve que ça a fait évoluer la musique. Cette vague électro, cette french touch, existe parce qu'il y a eu toutes ces machines, les Mac, Pro Tools et tous les synthés virtuels. Les gens ont pu créer une nouvelle musique chez eux.

En tant que Directeur Artistique, il est agréable de travailler aujourd'hui dans une maison de disques en France. Depuis ces deux ou trois dernières années, nous avons constaté un vrai changement : nous avons obtenu une crédibilité à l'étranger. Avant, lorsque nous appelions à l'étranger pour parler d'un projet de musique française, les gens ne nous répondaient même pas. Maintenant, ça les intéressent et ils veulent écouter… C'est plutôt bon signe ! L'image du Français avec béret, baguette sous bras et accordéon était tenace. Des groupes comme Mirwais, Daft Punk ou Air ont apporté ce touché Français à la musique électronique.

Les chiffres de ventes à l'étranger le démontrent bien. Avant, la musique française faisait des scores ridicules. Aujourd'hui, même une artiste comme Alizée qui n'est pas du tout électronique, vend 5 millions d'albums en Europe… Mais il faut reconnaître que ça a été possible avec l'électro, parce que les vocaux sont en anglais. C'est encore difficile de signer des chansons de variété dans une autre langue que la nôtre, sans parler des quotas radio. Néanmoins, je pense que c'est une barrière qui va tomber dans les mois ou les années à venir…"


Et l'hardware dans tout ça ?

Il était certain que François Bronic aurait beaucoup de choses à dire à propos du marché de l'hardware. L'analyste développe…


"La fermeture des magasins n'est pas forcément liée aux changements technologiques. C'est un peu comme les grands groupes de l'industrie musicale. Leurs difficultés financières ne sont pas nécessairement liées aux CD gravés. Quand les mastodontes veulent tout faire : vendre de l'eau, de la musique, du cinéma et des déchets industriels, il est un moment où il est difficile de manager tout ça, d'avoir une stratégie et de rester cohérent. Concernant le groupe Guillard, par exemple, je pense que ce sont des gens qui ont perdu le contrôle de ce qu'ils voulaient faire. A force de vouloir tout racheter, tout contrôler, ils s'éloignent. Il faut toujours savoir à qui l'on s'adresse, de quoi on parle.


La vente de matériel est en mutation évidente. Le hardware est en chute libre, le software, quant à lui, est en train de se développer comme jamais. Il est vrai qu'un musicien qui n'a pas beaucoup d'argent peut faire de la musique grâce aux plug-ins et aux synthés virtuels qui sont faciles à obtenir. Acheter un synthé en hardware une somme conséquente, et voir le même, version plug-in pour zéro Euro parce qu'il est "craqué", ça donne à réfléchir… c'est évident. C'est une situation compréhensible, qu'il ne faut pas cautionner, bien sûr, mais je pense que ça va passer par des changements de politique tarifaire.

Il faut avouer que les revendeurs ont un petit peu abusé de la situation. Ils étaient dans une certaine logique commerciale pour obtenir un meilleur bénéfice, mais n'offraient pas beaucoup de services autour. En tant que consommateur de matériel pour le studio de BMG dont je m'occupe, j'ai pu constater qu'en envoyant des mails aux revendeurs pour obtenir des informations, neuf fois sur dix, je n'avais aucune réponse. En parallèle, Internet devient un outil fantastique. N'ayant plus d'interlocuteurs sérieux, les musiciens aujourd'hui sollicitent les revendeurs européens via les sites et obtiennent ainsi les meilleurs prix.


Il reste des revendeurs sérieux, bien sûr, mais j'ai l'impression qu'il y a eu une espèce de relâchement de leur part, plus aucun suivi. Même s'il est difficile de tout stocker, trouver un plug-in en magasin est quasiment impossible. Ils pensent qu'ils sont tous "craqués", donc préfèrent ne pas en prendre du tout. Alors que nombre de musiciens, notamment les professionnels, n'ont pas envie d'être dans l'illégalité, ils achètent. La démarche est de l'essayer en "craqué" et de l'acheter pour l'utiliser parce qu'ils veulent les mises à jour et qu'ils ne veulent pas travailler avec du matériel qui serait l'équivalent d'un matériel volé, tout simplement."


Quand opteront-ils pour Internet ?

Dès l'arrivée d'Internet, les revendeurs n'auraient-ils pas pu l'intégrer immédiatement comme leur vitrine ? Ont-ils été en perte de vitesse à ce moment-là ?

"Les revendeurs se disent qu'Internet ne fait pas vendre beaucoup plus de matériels. Ce qui est vrai. Lorsque je l'ai fait pour Backstage, les commandes que l'on recevait du site n'étaient pas très importantes. Mais on gagnait beaucoup de temps, parce que le client avait déjà repéré le matériel et arrivait au magasin avec la page imprimée pour nous montrer ce qu'il avait vu. Les gens se méfient encore du paiement par le Net et n'osent pas entrer le numéro de leur carte bancaire. En conséquence, les revendeurs se sont dit que ce n'était pas intéressant pour eux d'investir dans la création d'un site pour ne faire que trois ventes par mois. D'autre part, il faut avoir l'envie de le faire, c'est beaucoup de travail.

C'est une erreur d'analyse de leur part. Certains sont en train de le faire, et même s'ils ne paraissent pas très professionnels dans leur démarche, on sent que leur volonté va dans ce sens. Ils ont enfin compris que tous les studios et home-studios sont équipés d'ordinateurs et sont donc connectés à Internet. C'est aussi important aujourd'hui que d'avoir une table de mixage !
En Europe, c'est déjà bien développé. Je pense que les Français vont s'y mettre. Ils ont intérêt, sinon, ils vont mourir !"

 

Maisons de disques et Internet : paradoxe ?

Les maisons de disques, elles aussi, ont du mal à marquer leur territoire sur Internet. Elles ne le considèrent pas encore comme un vrai support de presse possible, on ne comprend pas bien ce qu'elles veulent faire de leur propre site : présentation de leur catalogue, promotion d'artistes, ventes en ligne ?

 

"La position de BMG France est celle de BMG Monde. Sa politique aujourd'hui est de faire un gros site pour vendre la musique en ligne. ça peut nous mettre en porte-à-faux avec certaines enseignes de ventes, bien sûr, mais c'est un mal nécessaire. Toutes les majors vont arriver à ça.

Ici, notre site www.ecoutez-vous.fr est une petite vitrine de nos artistes français. Evidemment, nous ne faisons pas de téléchargement car nous devons nous caler sur la politique européenne. Nous n'avons pas une démarche très agressive vis-à-vis de l'Internet, ce n'est pas un axe privilégié pour l'instant en France.


Même chose concernant le rapport presse Internet. Les maisons de disques ne considèrent pas encore le Net comme un média "palpable". C'est leur côté conservateur. Elles aiment garder le contrôle, ça leur est donc difficile d'envoyer du contenu dans la nature sans trop savoir comment ça va être utilisé, d'autant qu'il existe des centaines de sites qui parlent de musique dont on ne sait même pas s'ils existeront trois mois plus tard… Il faut également reconnaître que c'est dur de s'y retrouver pour une personne lambda qui ne consulte pas forcément tous les jours.

Mais tout ça va changer ! Dans les plans marketing et promo d'aujourd'hui, la stratégie Internet fait partie de la réflexion. Les maisons de disques ont intégré le fait que le Net est un outil incroyable que l'on peut utiliser de manière beaucoup plus efficace et que c'est un support privilégié tant pour la promo, que pour la communication autour des artistes."

 

L'agenda de François Bronic

C'est une question d'habitude, certes, je veux bien le croire… mais tout de même ! Etre Directeur Artistique demande à avoir la tête sur les épaules, une organisation certaine, mais aussi un peu d'imagination.


"Actuellement, je travaille sur l'album d'Ana Torroja, réalisé par Eric Mouquet de Deep Forest. C'est une rencontre étonnante qui amène Ana vers une direction un peu plus électronique. Le résultat sera très intéressant.

En parallèle, je m'occupe d'un projet totalement à l'opposé artistiquement, à savoir un girlsband pour les enfants ! J'ai un peu planché sur l'album de Nicolas Peyrac qui va sortir dans quelque temps. Je fais des recherches de chansons pour le prochain album de Judith Bérard. Je travaille sur Pop Idol, concept télé inventé par BMG qui marche très fort dans le monde entier. Il arrivera en France en 2003. Je suis des artistes qui sont en développement dont j'espère obtenir une signature.


Comme vous le voyez, je travaille sur pas mal de choses différentes ! Tous ces projets doivent être cohérents, bien positionnés en termes de stratégie, c'est-à-dire : par qui sera entouré l'artiste, va-t-on d'abord passer par la scène ou tenter la radio directement, dans quel bac va-t-on mettre l'album en magasin : musique française, électro ? Autant de questions dont les réponses doivent être très claires avant de présenter son projet au PDG ou à l'ensemble de la maison.

Il faut toujours garder en tête qu'une Major est avant tout une entreprise commerciale dont l'artistique est la matière, mais dont on attend un résultat. Il faut donc avoir conscience du marché. C'est vrai que, encore une fois, je comprends que cela puisse être abstrait pour les artistes, néanmoins, eux comme nous devons intégrer toutes ces notions.


Comme il est vrai que les PDG de Major ont cette fibre artistique indispensable à la direction d'une telle société, et c'est bien de le rappeler !"


Quoi qu'il en soit, nous retenons qu'une Major est une société commerciale qui doit faire du chiffre comme toute autre société. Ce qui la différencie des autres, c'est l'amour de la musique, l'amour pour les artistes qu'elle signe. C'est aussi le lot quotidien d'un Directeur Artistique passionné.


Nous remercions vivement François Bronic.

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 19:06

Z E M

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Au commencement était Michaël Zemmour, une personnalité tout droit sortie d’un film noir, animal blessé qui s’en sort par la musique, une musique qui lui ressemble, rock, solide et fragile, instinctive, franche, entièrement vivante. Puis quatre jeunes musiciens –mais vraiment très jeunes, entre 18 et 20 ans- sont arrivés en plein cœur de cette musique, avec leur spontanéité et leur talent naturel, la rencontre a eu lieu, explosive. Il les appelle « mes anges » ou « mes merveilleux » ! Zem, de vraies valeurs. Propos recueillis par Maritta Calvez

  

Entrons dans le vif du sujet, direct. La scène, c’est la vie ?

Zem : Oui ! J’ai l’impression que la musique est la seule chose bien dans ma vie. Le reste est assez destructeur…

Destructeur ?

Zem : Pas destructeur, mais teinté par un passé sombre, triste et dur. La musique est totalement détachée de tout ça, elle puise tout ce qui est bon dans ce trajet, le reste, elle le laisse. Du coup, c’est dans la musique que je veux vivre, même si c’est flippant de ressentir ça, parce que si un jour ça devait s’arrêter, j’aurais l’impression d’être mort. De par mon passé, je sais que tout peut s’arrêter du jour au lendemain, et ne plus jamais revenir.

C’est important pour toi d’en avoir conscience ?

Zem : Oui, mais ça fait très peur. Je ne peux pas imaginer l’avenir, je peux juste vouloir du soutien.  Si j’essaye de l’imaginer, je vais me voler parce que l’avenir veut beaucoup plus que ce que je peux vouloir. Moi, je ne sais pas ce qui est possible, seul lui peut le savoir. L’avenir fait partie de la catégorie de la foi, et la foi est sans limites. Moi, je suis limité. La différence entre mon infini et l’infini de l’avenir est énorme… Je peux juste essayer de contrôler ce qui va m’arriver, je peux faire du mieux que je peux. L’important, c’est que quand je monte sur scène, je donne tout ce que j’ai… et à chaque fois… et c’est dur.

On le sent totalement quand on te voit sur scène !

Zem : [Sourire] Tu sais, quand j’ai commencé ici en France, j’ai joué au Gobelet d’Argent à Châtelet, un vieux bar de plus de 100 ans. Il n’y avait que des clochards qui venaient là. Un jour, il y en a un qui est venir me voir après le concert et qui m’a mis un billet de 10 euros dans la gratte… C’est pour ça que je me dis qu’il faut tout donner à tous les concerts. Tu ne sais pas qui est là et ce que ça peut amener. Je m’en rappellerai toute ma vie.

Y-a-t-il des moments privilégiés pour créer ta musique ? Te donnes-tu des exigences ?

Zem : Non, mais j’essaye de me rendre disponible pour la musique. C’est-à-dire qu’à un moment dans la journée, je prends ma gratte et je joue, que j’en ai envie ou pas, parce que lorsque je l’ai en main, la musique peut éventuellement me toucher et m’inspirer. Mais si je m’assoie, que je ne joue pas ou ne chante pas, il ne se passera rien. En revanche, je peux jouer pendant 3 heures et ne faire que de la merde. C’est horrible.

Tu ne peux rien faire pour que l’inspiration vienne, juste attendre et te rendre disponible. Je me mets en place, et j’attends. L’écriture et la musique viendront spontanément.

Comment cela se passe-t-il ?

Zem : Je n’écris pas les paroles, je les chante sur scène d’abord. Je vais souvent changer les paroles encore et encore. Au bout de 2 ou 3 mois, quand je constate que certaines paroles reviennent à chaque fois, je sais que ce sont celles-là qu’il faut garder. Je crois que l’inconscient, c’est la vérité, et la vérité, tu ne peux pas l’éviter. Quand tu fais de l’improvisation, à la vitesse à laquelle défile la musique, tu n’as pas le temps de réfléchir, donc les mots qui sortent de ta bouche viennent de quelque part, c’est sûr. Alors quand je réécoute ce que je fais en impro, je comprends beaucoup de choses…

C’est instinctif en somme ?

Zem : Oui, absolument !

Alors, à propos d’instinct, as-tu appris la musique ?

Zem : J’ai appris la musique avec MTV dans les années 80. Je me rappelle de Video Killed the video star des Buggles, le premier clip vidéo sous forme de « court-métrage ». Avant eux, on voyait les musiciens jouer en live dans leurs clips. Donc je regardais comment les guitaristes plaçaient leur doigts, sur quelle corde, parce que les plans étaient suffisamment serrés pour voir tout ça, à quel rythme jouait le batteur, s’il part de la main gauche ou de la main droite, le pied droit, le pied gauche… Je pouvais vraiment apprendre beaucoup de choses, alors je regardais MTV toute la journée ! Après, je m’enfermais dans ma chambre et je continuais  à écouter de la musique. Mais je n’ai jamais osé demander à quelqu’un de m’apprendre à jouer parce que je ne comprenais pas ce que la musique venait faire dans ma vie. C’était comme une maladie, ça ne me lâchait pas. J’ai pourtant tout fait pour casser ça, mais c’est incassable.

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Pourquoi voulais-tu casser ?

Zem : Parce qu’encore une fois, je ne comprenais pas, ma vie n’avait rien à voir avec la musique. Je n’en parlais pas à mes parents. Je ne comprenais pas ce que je  faisais, je ne comprenais pas comment je pouvais mériter ce truc qui me faisait tellement de bien. C’était compliqué. Je suis tellement content de faire de la musique, c’est ce qui me rend le plus heureux au monde, mais en même temps, c’est d’une violence impitoyable.

Et pourtant, la violence de la vie, tu connais…

Zem : Oui, mais celle-là, c’est la mienne. J’ai vu des gens souffrir autour de moi toute ma vie, des gens vivre dans la violence. J’ai connu cette violence après parce que j’ai vécu des trucs très durs en dehors de la musique. La musique est un plaisir tellement puissant, ça fait monter tellement haut, et redescendre tellement bas.

A quels moments redescends-tu si bas ?

Zem : Quand je rentre. T’as fait un concert devant 300, 500 personnes, tu rentres, t’es tout seul, t’allumes la télé, c’est bizarre, c’est une sensation de vide horrible. Cinq minutes avant de monter sur scène, ça t’écrase, t’es debout, mais ça t’écrase. Quand je monte sur scène, je suis à deux doigts de m’écrouler, c’est intense. J’ai toujours pensé qu’au bout d’un moment, cette sensation allait partir, mais non. Alors je me dis que ça doit être rassurant que ça ne parte pas.

Pourquoi la guitare ?

Zem : En fait, j’ai commencé par la batterie, puis je suis parti sur la guitare rythmique et j’ai chanté, je ne savais pas que je pouvais chanter ! J’ai commencé à écrire des poèmes avant de faire de la musique, je ne pensais pas qu’en fait, j’écrivais des chansons. Un jour, j’étais dans une voiture avec un mec qui jouait de la guitare et, pour rigoler, j’ai commencé à chanter des conneries pendant qu’il conduisait. Il m’a dit « t’es pas batteur, t’es pas guitariste, t’es chanteur ! » C’est tout ce que j’avais besoin d’entendre ! C’était la première personne dans ma vie qui confirmait le fait que j’étais quelque chose.

Parle-nous un peu de tes musiciens, ce sont des bébés, ils sont si jeunes !

Zem : Ouais, c’est Disneyland Paris ! Quand je les ai rencontrés, j’avais commencé à écrire mon second album, mais je n’avais pas de musiciens. Je tournais dans les bars pour en chercher. Le premier avec lequel j’ai travaillé, c’est Boris, on faisait des sets acoustiques, on a développé pas mal de morceaux ensemble. Il m’a présenté son frère, François, il avait 17 ans et ça ne faisait que 3 ans qu’il jouait de la basse. Ce n’était pas très rassurant, mais on a joué ensemble comme si ça faisait 10 ans qu’on tournait ! Ça coulait de source. On est allés très vite, on a écrit des titres, on les a arrangés, ils ont mis leurs couleurs… Ils me comprenaient. J’ai beaucoup de mal à communiquer avec les mots, mais si je joue un titre et qu’un musicien me joue une ligne de basse en me faisant découvrir le titre, je me dis qu’il sait exactement qui je suis !

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Tu les laisses donc pénétrer tes morceaux et apporter leurs couleurs ?

Zem : Oui, c’est vrai que là-dessus, il faut se mettre à nu. C’est pas évident de se poser devant quatre musiciens qui ont du talent, leur dire « écoutez les gars, j’ai écrit une chanson, ça fait ça… » C’est flippant. Mais maintenant, Zem, c’est un groupe. Sur le 1er album, ce n’était pas le cas, pour le second, j’ai décidé de faire confiance. Je veux croire en une équipe, je veux croire aux gens… Mais en même temps, j’ai besoin de continuer à écrire mon univers. Je pense qu’avec le temps et à force de jouer, on va écrire ensemble. Je les aime beaucoup, je les appelle « mes merveilleux », en même temps, ce sont des « p’tits cons » ! Parce qu’ils sont jeunes, il ne se rendent pas compte, alors j’essaye de les protéger. Ce n’est peut-être pas une bonne idée d’ailleurs.

Mais la musique, c’est sacré, la scène, ça se respecte. Je ne comprends pas comment on peut monter sur scène et faire de la merde. Quand je dis « faire de la merde », je ne veux pas dire chanter mal, mais ne pas être honnête.

Je trouve qu’ils ont une chance extraordinaire de jouer avec toi !

Zem : Et moi, je trouve que j’ai de la chance de jouer avec eux ! Ils ne se rendent pas compte non plus de ce qu’ils m’ont apporté. Quand je partage la musique avec des gens, ça devient comme une famille.

Est-ce important pour toi le choix d’une guitare, d’un ampli… ?

Zem : Non, je ne suis pas dedans. Au début, je m’amusais à acheter des guitares super chères, des guitares de luthier, des Tyler, des Custom…  mais je me suis rendu compte que ce que je joue émotionnellement ne doit pas être embelli, ça doit rester brut. Je me suis rendu compte que je ne peux pas avoir une guitare qui ait un joli son, j’ai besoin d’une guitare avec un son cru, un peu cassé, c’est celles-là que j’arrive à faire sonner. Je n’arrive pas à faire sonner une guitare de qualité, elle est trop fragile, trop pointue, je l’explose !

Alors non, ce n’est pas important pour moi, les amplis, tout ça… Ça m’intéresse, je travaille les sons quand je suis en studio, mais pas trop sur scène, je laisse les guitaristes avec leurs effets. Au fur et à mesure, bien sûr, on développera nos effets avec du matériel un peu recherché. D’ailleurs, j’ai aidé Boris à choisir son ampli, son premier vrai ampli, un Bogner ! J’étais super fier de l’amener au magasin, je lui ai fait essayer tous les amplis, c’était cool !

Vous n’avez pas encore de maison de disques. Penses-tu que ce serait un vrai plus ?

Zem : Bien sûr ! A condition qu’il y ait une vraie relation de confiance. Ça ne me dérange pas que les mecs soient là pour l’intérêt que ça peut apporter à leur boîte, mais il faut qu’ils respectent et comprennent ce qu’on est en train de faire. Ça, c’est important. S’ils veulent se faire de la tune, tant mieux, qu’ils s’éclatent, on veut la même chose en fait ; mais il faut qu’ils respectent la valeur de ce que l’on fait et qu’ils la mettent à sa juste place.

Quel rapport as-tu avec ton public ?

STEFACTORY_0439.JPGZem: Le truc, c’est que si le public ne s’ouvre pas, je ne peux pas y aller. Je ne vais pas me lancer contre un mur. Alors je suis obligé d’attendre, de me sentir accueilli, à l’écoute. Ce qui est incroyable, c’est qu’à partir du moment où le public m’offre une place, je donne, et ça s’ouvre encore, et là… waouw !! Ça ne m’appartient pas, la musique ne m’appartient pas de toute façon, elle passe à travers moi, elle vient, je joue, après, elle appartient aux autres. Je n’aurai jamais la sensation qu’ont les gens quand ils écoutent la musique.

Qui vas-tu voir en concert ?

Zem : Dave Matthews est un artiste que j’aime beaucoup, Pearl Jam aussi, c’est une grosse influence pour moi. Avant de faire de la musique, je ne pouvais pas aller en concert. Je ne savais pas pourquoi, ou je ne voulais pas l’admettre. En fait, je ne supportais pas d’aller à un concert, et de ne pas pouvoir monter sur scène. Et je ne comprenais pas pourquoi puisque je n’étais jamais monté sur scène. Quand je rentrais dans une salle, c’était tout à fait normal à mes yeux de traverser la salle et de monter. Ce n’était pas une question d’orgueil, c’était juste une sensation. Maintenant, je peux aller voir des concerts !

Avec quel artiste aimerais-tu jouer ?

Zem : Un vivant ? 

Pas forcément.

Zem : J’aimerais bien jouer avec Johnny Cash. Je crois qu’il a compris. S’il rentre dans un café et qu’il dit « je veux être chanteur », les gens vont répondre « vas-y, casse-toi ! » Mais quand il monte sur scène, qu’il ouvre la bouche, c’est un roc ! Il ne s’est jamais arrêté, et il en mettait plein la gueule ! Tous les gens qui l’ont vu, qu’il était jeune ou qu’il était vieux, disent la même chose. Pour moi, c’est énorme, parce que ça veut dire qu’il a été honnête à chaque fois qu’il est monté sur scène. Il s’est montré tel qu’il était. Si tu as le courage de te montrer entièrement, tu montreras toujours la même personne. Mais il faut avoir du courage pour le faire, pas évident. Si tu ne le fais pas, tu peux passer à côté de quelque chose. Et tu peux aussi le faire et te planter, et ça fait mal.

Le petit mot de la fin ?

Zem : J’espère que les garçons et moi, nous puissions partager tout ce que nous avons, parce que c’est trop pour nous tout seul !

 http://zemmusic.com

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Les merveilleux !

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Boris et François Rosenfeld, respectivement guitariste et bassiste, Johan Barrer, batteur et Franck Gasseling, clavier.  Pas simple de faire parler la jeunesse ( !), mais quel bonheur enjoué ! (Nota : Depuis l’enregistrement de l’interview, Franck a du quitter le groupe pour des raisons d’emploi du temps…) 

Quels sont vos parcours à chacun ? Au hasard, commençons par toi Francky !

Francky : J’ai fait du piano classique et découvert le jazz ensuite. J’ai suivi des études de musicologie, et je suis toujours au conservatoire actuellement. Je suis arrivé à Zem parce qu’on se connaît bien avec Johan et les autres, on est très bons amis. Voilà, c’est tout simple !

Et toi François ?

François : J’ai commencé la basse il y a 5 ans, j’ai aussi fait musicologie, cette année, je suis à l’école Jazz à Tours. J’ai joué dans des groupes, chanté aussi. Rapide !

Boris : C’est ma 6e année de guitare ! J’ai pris des cours pendant 6, 8 mois dans une école de Poitiers. J’ai également fait une année de conservatoire à La Rochelle, et cette année, Jazz à Tours avec François et Johan.

Pourquoi cette formation jazz alors que vous venez plus ou moins du rock et du blues ?

François : J’avais envie de progresser, et je pense que le jazz est la meilleure école pour ça, pour moi en tout cas. C’est vrai qu’il y a des choses que j’adore en jazz, ça m’apporte beaucoup, mais je ne pense pas être un jazzman dans l’âme.

Johan : J’ai commencé la batterie à 8 ans. J’ai été bercé dans l’univers musical. Mes parents ont toujours tenu des cafés-concerts sur l’Ile de Ré. Je n’ai jamais pris de cours de batterie, j’ai regardé les mecs jouer, je m’arrangeais toujours pour me placer afin de pouvoir jouer avec eux ! C’est comme ça que j’ai appris. Après mon bac, j’ai fait musicologie qui a été un échec cuisant, une fac de langues où j’ai tenu un mois et demi, après ça, j’ai bossé la batterie 10 heures par jour avant de rentrer à Jazz à Tours.

Comment choisissez-vous votre matériel ?

Boris : Ouh là, en matos, on est tous aussi nuls. Désolé pour www.guitariste.com ! En fait, j’ai une Stratocaster dont j’ai un peu trafiqué l’électronique. Depuis que je joue avec Zem, je m’intéresse un peu plus au matériel, c’est vrai, je traîne dans les magasins repérer des effets. A force de faire des scènes, on a envie d’avoir du matos qui tienne la route.

Francky : Je joue sur un Yamaha E90ES. Je suis allé sur des sites comparateur, j’ai lu des commentaires à droite, à gauche. Je ne l’ai pas vraiment essayé. J’ai trouvé une occasion qui m’intéressait, je suis allé voir le clavier, l’ai essayé rapidement et je l’ai trouvé vachement bien. Il s’avère qu’il est vraiment bien. On peut faire beaucoup de choses avec pour peu qu’on y passe du temps. J’arrive à faire l’essentiel de ce que j’ai envie de faire.

François : Je joue sur une Fender Jazz Bass. Je n’ai pas vraiment cherché LA basse pendant des plombes. J’avais entendu parler de Fender qui est quand même la référence ( !), j’ai choisi la Jazz Bass parce qu’elle est polyvalente. Je m’y suis fait très rapidement. Mon ampli est un Ampeg.

Johan : Ma dernière batterie en date est une Pearl, je ne sais plus quel modèle. C’est ça, je ne m’y connais pas du tout, je sais tout juste accorder mes peaux, même la caisse claire. Les ingénieurs du son me disent à chaque fois « mais c’est quoi cette daube, fais quelque chose ! » Hormis à Jazz à Tours, je n’ai jamais eu de prof, il a fallu me débrouiller. J’installais mal mon matos, je me suis éclaté le dos, même maintenant, je n’installe pas comme il faudrait je pense, mais j’ai trouvé la manière de faire sonner ma batterie sans trop y toucher. Pour les cymbales, j’ai choisi Zildjian. Pour le set, je joue sur une Gretsch qui est adaptable. En jazz, on me dit que j’ai un jeu rock, en rock, on me dit que j’ai un jeu jazz ! Ce que j’espère, c’est avoir un jeu original.

Quels sont les musiciens qui vous ont donné envie de jouer ?

Boris : Clapton, quand j’ai commencé, je n’écoutais que lui. Maintenant, c’est Radiohead, leurs sons parfaits, l’élaboration des morceaux, les mélodies, ils ont tout.

Johan : J’ai beaucoup écouté Steve Gadd. Mais maintenant, je penche plus vers des batteurs comme Mark Giuliana d’Avishai Cohen Trio en jazz. J’aime les batteurs de R’nB. Le batteur de Back Eyed Peas, et ma grande révélation de l’année : Carter Beauford de Dave Matthews Band. Je suis en train de le singer à mort !

Francky : Je ne suis pas de ceux qui sont arrivés à la musique par le rock, je l’ai écouté par « élargissement », et comme dans tous les styles de musique, il y a plein de choses bien.

François : Quand j’écoutais du rock, je n’écoutais pas les bassistes plus que les autres musiciens. Mais quand je m’y suis mis, le premier que j’ai écouté et aimé, c’est John Entwistle des Who. Il a un jeu rock super original. Puis j’ai écouté, et j’écoute toujours beaucoup Jaco Pastorius. J’aime tout dans ce qu’il fait.

Hormis le succès, évidemment, que peut-on souhaiter à Zem ?

Ensemble : Qu’on vienne tous avec toujours le même plaisir !

 

www.guitariste.com

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 16:45

Jean-Louis Aubert


Vivant poète…

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Il a rencontré Barbara avec qui, entre autres, il a chanté Le vivant poème, aujourd’hui, il chante le poème Sensation de Rimbaud. Des rêves et des espoirs, Jean-Louis Aubert en a plein la tête et de l’amour, il en a plein le cœur. L’ex-chanteur de Téléphone n’oublie jamais de rester émerveillé.  Propos recueillis par Maritta Calvez. 

 

 

Idéal standard est un titre particulièrement bien trouvé, qui donne à réfléchir. Peut-on l’appliquer aux « marchands de disques » qui, dit-on, ne favoriseraient pas vraiment la création ?

Je crois que ce sont les marchands en général. C’est surtout un peu dangereux quand ils proposent eux-mêmes leurs idéaux ou leurs standards. Il ne s’agit pas que de musique, c’est plutôt un idéal de vie, idéal de beauté, idéal de richesse, idéal de bien-être… C’est certainement ce qui embrouille le boulot des créateurs et de ceux qui écoutent.

Le problème, c’est que l’individu n’est pas inclus dans ces idéaux standardisés… Et justement, ce que les chanteurs ont d’amusant en général, c’est qu’ils sont tous un peu spéciaux. C’est pour ça qu’on les aime et qu’on s’y attache, donc cela aurait tendance à éliminer les différences, pire, on en fait des écoles, un apprentissage de la soumission. Ça n’aide pas.

Malgré tout, quand il y a action, il y a réaction. Je pense qu’il n’y a jamais eu autant de talent que maintenant finalement. Mais ça marche comme ça dans les autres métiers aussi, la nourriture, l’agriculture. Le monde marchand décide des passions que les individus doivent avoir et essaye de les imposer pour vendre ses propres produits.

C’est peut-être de notre faute, nous n’avons peut-être pas reconnu assez tôt que nous étions dans un monde marchand. Après mai 68, les créateurs n’étaient pas des marchands, on faisait comme si on ne vendait pas, on a laissé libre-cours à une autre idéologie. Aujourd’hui, on devrait être plus décontracté et dire « Oui, on est des produits, oui, on se vend, mais nous, nous essayons de conserver un cœur qui bat dans nos produits, comme celui qui fait bien ses chèvres ! » Nous avons cette envie-là, tout le monde voudrait bien être passionnés un peu plus par son travail.

 

Tu as dit : « On dirait que la scène fait oublier les douleurs. » Pour le public, c’est pareil, on oublie nos douleurs quand on va à un concert…

Oui, c’est une sorte de catharsis, je pense. C’est vrai, c’est un moment privilégié, donc toute l’énergie est dirigée en surface par ce moment. Du coup, on a moins mal. On voit bien des artistes qui montent sur scène et qui sont pendant deux heures à ce qu’ils font, alors qu’il y a des chagrins, des décès autour d’eux.

 

Aubert ClaudeGassian 04Comme toi, en décembre 1997 sur la scène de l’Olympia alors que Barbara était partie depuis peu. Tu étais bouleversé, mais sur scène. Peux-tu nous parler de cette rencontre aujourd’hui ?

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est que j’ai beaucoup ri. C’est marrant ! On a beaucoup rigolé, j’ai trouvé une copine. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle parte si vite parce qu’elle s’occupait plus de ma santé que de la sienne apparemment.

Heureusement, j’ai rencontré Barbara sans bien la connaître, sinon, j’aurais sûrement été trop… respectueux, peut-être qu’elle n’aurait pas aimé ça.

Elle est sortie de chez elle et est venue au studio avec nous. Elle a beaucoup bricolé parce que c’était une femme musicienne. Ce sont les derniers chevaliers, des gens du xixe siècle, comme Gainsbourg… C’est très particulier, cette espèce de détachement qu’ils ont. Je crois que j’ai rencontré quelqu’un d’heureux, elle n’arrêtait pas de me répéter qu’elle était vraiment heureuse…

C’était un ange que j’ai appris à connaître. Je piquais des albums chez elle, je les réécoutais en rentrant de Précy. Ce personnage prenait de plus en plus d’importance. C’est curieux, pour moi, c’est un peu elle, l’aigle noir dans ma vie. C’est un ange noir de couleurs. Elle avait quelque chose d’angélique et je crois que pour la première fois, j’ai cessé d’être orphelin. J’ai trouvé une chanteuse avec qui je m’entendais bien. Comme elle m’a dit, elle était rock aussi, dans son attitude, dans son choix de ne pas trop apparaître dans les médias. Elle était séduite par une quantité de gens différents, tout en étant dans son coin. C’est très important pour l’écriture ; nous avons fait nos albums en parallèle et avons beaucoup échangé sur ce sujet. Finalement, elle a fini par faire son album plus vite que moi ! J’étais sidéré ! Quand je l’ai rencontrée, il n’était même pas question qu’elle en fasse un. Elle m’a beaucoup donné confiance en moi.

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Que ressent-on sur scène, au fil des années et des tournées ?

La scène, c’est un lieu de rêves. On est un peu différent de soi, mais c’est normal. Le tout, c’est d’y aller. C’est comme monter sur un plongeoir, à un moment, il faut avoir le courage de plonger. Il suffit de mettre un pied en avant et après, essayer d’être un minimum gracieux et de ne pas faire un plat ! Il y a cette forme d’urgence qui fait que, une fois passé ce cap et ce trac qui, finalement, agissent comme un lance-pierre, une fois qu’on y est, il faut bien faire quelque chose. C’est là qu’on se transfigure légèrement. Ou alors, peut-être que c’est une partie de soi qui a du mal à s’exprimer le reste du temps.

Chaque concert et chaque tournée sont différents. Ce qui est certain, c’est qu’il faut rester très en alerte, quitte à faire des surprises au groupe ou aux techniciens. Les tournées sont comme un long rouleau qu’on déroule et que l’on coupe en tranches. C’est vrai que chaque soir, on est très absorbé, mais souvent, les choses que l’on croit le mieux connaître, on commence à les jouer moins bien. Tandis que les choses qui posent problème, on y est très attentif. Elles finissent par être très bien en milieu et fin de tournée. Il faut donc toujours rester attentif à ce que l’on croit savoir. Refuser ce qu’on croit savoir pour réécouter. Le meilleur moyen, c’est d’essayer de marquer chaque jour d’une pierre blanche, comme un message qu’on envoie : « Ce soir, ce n’est que pour ce soir, on ne pense pas au lendemain ! » C’est cette forme d’oubli et d’abandon qui est très bien. Ça peut arriver en studio aussi au moment d’une prise, mais il y a tellement de réécoutes après.

 

De Rimbaud, vous avez repris le poème  Sensation 

Je ne sais pas si je l’ai repris ou si je l’ai pris ! [rires !] Je l’aurais repris s’il avait écrit des chansons.

 

Exact, tu as raison ! Pourquoi « prendre » un poème ?

Je voulais faire une musique pour un film de Corto Maltese qui récite tout le temps du Rimbaud. Alors, je ne sais pas, c’était curieux… Est-ce à cause de ma voix, ou de la manière que j’ai d’être dedans quand je sors un texte, mais je n’avais rien d’autre à dire de mieux que ce poème de Rimbaud. La chanson n’a pas été prise pour le film, mais le fait qu’elle puisse être chantée, je me suis dit que ça valait le coup que ce soit entendu. Tout d’un coup, il n’y avait plus de siècles, plus de nom. Pour les gens qui ne savent pas que c’est du Rimbaud, cela ne leur saute pas aux oreilles, ça ne fait pas classique. Je trouvais qu’il y avait quelque chose de magique, une manière de faire des sauts dans le temps et de lui dire : « Tu aurais sûrement été chanteur si tu avais vécu à notre époque ! »

C’est bon de sortir ces gens qui sont enfermés dans les placards de la poésie. C’est curieux que l’école n’arrive pas à nous faire comprendre, à nous comme aux enfants des cités ou même aux jeunes bourgeois, qu’ils ont été vivants, rebelles, pauvres, qu’ils ont été détestés par le monde entier. Rimbaud, c’était les Sex Pistols, ce sont des gens qui ont mis le foutoir, comme Victor Hugo, qui ont été jeunes. Maintenant, ils sont sur des billets de banque, ils sont barbus, on nous les présente comme des cadavres. Un enfant ne peut pas y croire. Allez offrir à un môme de dix-sept ans un bouquin de Rimbaud… Il préfère Harry Potter.

C’est peut-être un langage à réapprendre parce qu’il est d’une autre époque, mais d’une époque avec des gens vivants qui faisaient l’amour, qui mangeaient bien, se défonçaient… Dès qu’on comprend que c’est vivant, ça devient autre chose.

 

Dans La lettre du voyant, Rimbaud a écrit : « Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. » Tu te qualifies de « vagabond de l’esprit ». Ce sont deux esprits poètes qui se rencontrent ?

Je ne sais pas si j’ai dit « vagabond de l’esprit », mais ça ressemble tellement au Bateau ivre ![rires !] C’est ça, parce qu’il a vécu sur des rapides, tellement rapides qu’il a arrêté à dix-neuf ans. Je serais plutôt un traverseur de rive à rive. J’ai choisi un endroit du fleuve un peu moins rapide et je suis quand même là au rendez-vous pour l’interview, chose qu’il n’aurait pas fait, je pense. Il serait déjà parti en Afrique ! Il était très doué et très jeune, donc tout ce monde des poètes de la fin du xixe devait lui paraître un peu plat, un petit peu redondant. Il y a de ça, un dérèglement ou réactivation des sens, mais pas que dans la poésie. Il y a pas mal de découvertes scientifiques ou même des choses politiques qui viennent par un dérèglement ou des visions, un coup de folie ou une illumination, comme pour Rimbaud. 

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Dites-moi

 

Quel(le) est…

 La chanson que vous auriez aimé écrire ?

Happiness is a warm gun (The Beatles).

 

La chanson méconnue de votre répertoire que vous voudriez défendre ?

Le taxi las sur l’album Un autre monde.

 

Le(la) chanteur(euse) que vous auriez voulu être ?

On ne peut pas être quelqu’un d’autre…

 

Le premier disque que vous avez acheté ?

Communication breakdown de Led Zeppelin. Enfin, je l’ai volé en fait !

 

Le concert qui vous a marqué ?

The Who, la tournée Tommy au Théâtre des Champs-Élysées en 1969.

 

La chanson de vos dix-huit ans ?

I’m free, des Who dans Tommy. Ah non, c’était un peu plus tard… Peut-être Jumping jack flash des Rolling Stones. Que des chansons anglaises, je suis désolé !

 

Le duo (même virtuel) que vous aimeriez faire ?

Une radio en a fait un sur Je suis venu te dire que je m’en vais avec Gainsbourg. C’était très bien, je crois qu’on aurait pu le faire. Avec Barbara, on a enregistré Vivant poème. Sinon, un duo avec Dylan, mais je ne le vois pas faire des duos… c’est marrant ! Avec Lennon, j’aurais bien aimé.

 

Le tube que vous détestez ?

Il y en a beaucoup… Je te survivrai, c’était assez insupportable (Jean-Pierre François). Je ne suis jamais descendu à fond dans la chanson, peut-être qu’elle était intéressante…

 

La chanson que vous écoutez lorsque vous avez le blues ?

Redemption song de Bob Marley.

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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 18:51

L I O


La Belle au bois chantant

 

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Dites au prince charmant est l’album de L’âge des saisons, comme l’a joliment écrit Doriand. S’il a réalisé son rêve d’enfant en créant ces chansons pour Lio, accompagné de Peter Von Poehl et du fidèle Jacques Duvall, il a aussi et surtout confectionné une parure qui sied à merveille à la femme d’aujourd’hui, tel un bijou que l’on disposerait dans un écrin…Propos recueillis par Maritta Calvez

 

Pourquoi a-t-on le sentiment que cet album a été fait pour toi en particulier et très soigneusement ? 

C’est un album qui a émergé doucement d’un magma très douloureux. Il y a un peu plus de six ans, j’étais pleine de questions très négatives. Je pensais que je m’étais trompée de chemin et que je n’étais pas à ma place en tant que chanteuse. Peut-être que les gens avaient raison, somme toute, de dire que je n’avais pas une voix très intéressante…

Ma sœur Héléna est venue mettre un cran d’arrêt à ça. Seulement, je me demandais qui aurait l’envie aujourd’hui de travailler avec moi qui me sentais si vide. Qui pourrait avoir du désir pour moi en tant qu’artiste à ce moment-là ? J’avais besoin d’une vraie rencontre. C’est alors que ma sœur m’a dit que Doriand faisait partie de ces gens. Et ça a été la rencontre avec cet homme beaucoup plus jeune que moi, c’est à la mode [rires] !

 

Que dire de lui ?

C’est un amoureux qui est venu vers moi. J’avais besoin de cet amour-là. Il m’a surnommée Papillon parce que je n’étais qu’une fois sur dix au rendez-vous, le reste du temps, je buggais, j’oubliais carrément. Ou alors, j’étais trop mal pour sortir et même pour appeler. Le peu d’énergie que j’avais, je le gardais pour mes enfants.

Et Doriand est toujours resté tendre. « Papillon, petit Papillon ! », jamais il n’a prononcé un mot qui était dénué de ce regard, avec cette compréhension incroyable. Et puis, il a amené dans ses bagages ce garçon formidable qui s’appelle Peter Von Poehl, qui est encore plus jeune et qui ne me connaissait pas !

 

Dénué de cet a priori, c’est ce que tu veux dire ?

Oui, c’est un cadeau énorme ! Ça fait un bien fou parce que vous-même, vous vous regardez autrement, forcément, et c’est très important. Il m’a régénérée. Doriand m’a donné de l’amour, des bases sur lesquelles me tenir et Peter m’a donné du peps. Ma sœur, elle, était comme l’étoile du berger et je lui dédie ce disque parce que sans elle, il n’aurait jamais pu être fait.

 

Que trouve-t-on dans cet album ?

Ils m’ont demandé ce que je voulais faire. Je leur ai répondu que je voulais parler de là où je suis, parler de moi, de la femme que je suis devenue avec tout ce que j’aime et que je n’ai jamais renié, Banana split, Les amoureux solitaires et Prévert, mes désillusions aussi, mais je suis heureuse de les vivre, parce qu’une illusion, vous vous cassez le nez dessus. Je préfère mes rêves auxquels je tiens toujours. Je n’ai jamais été dénuée de rêve ni de passion. Je leur ai dit : « Voilà, je veux tout ça, mais je ne sais pas bien comment vous l’expliquer. » Alors ils ont eu l’idée de la boîte à chaussures que, paraît-il, Doriand a gardée. Je serais curieuse d’y rejeter un œil aujourd’hui ! J’ai donc découpé des bouts de poèmes, des bouts de phrases, des images, des couleurs, des tissus, j’ai tout mis dans la boîte et je leur ai donné ! Ils ont commencé à composer des chansons avec ça.

Mais ce qui est incroyable, c’est que certaines chansons semblent écrites pour moi alors qu’elles existaient déjà. C’est la grâce de l’interprète, la grâce de l’amour quand il y a une cohésion.

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Parles-nous de ce métier d’interprète justement. 

C’est un métier extrêmement noble qui n’a pas eu une bonne presse à la fin des années 60, à l’époque des yé-yé. On avait le sentiment que les interprètes étaient tous des écervelés, que c’était dévalorisant. On devait être auteur-compositeur-interprète pour être à peu près intelligent. Mais de tout temps, il y a eu des interprètes formidables qui ont véritablement imprimé des choses importantes dans la chanson française, comme Mistinguett, Fréhel, Piaf.

On n’est pas artiste sans un ego fort, mais un ego fort n’est pas forcément négatif quand il est tourné vers les autres. Cet ego doit s’effacer au moment où vous êtes sur scène. Les gens qui écrivent la musique et les paroles ne veulent pas de lumière sur eux, c’est leur choix. L’interprète est chargé de les mettre en lumière, il est ce pont pour les amener à d’autres gens qui sont eux aussi dans l’obscurité puisqu’ils sont dans la salle. Il va les aider à réfléchir, et pour la réflexion, il faut une lumière. Vous ne pouvez pas être réfléchi dans un miroir s’il n’y a pas une source lumineuse. En fait, l’interprète est cette source lumineuse. Ça, c’est joli, mais pour y arriver, il faut s’ouvrir.

 

Marie Darrieussecq, romancière dont tu as interprété sur scène Le bébé, t’a écrit une chanson, L’étendue des dégâts. Elle était bien pour toi, celle-là ? 

Ah oui ! Et je trouve que c’est la chanson qui résume totalement l’album. Marie était très intéressée par le fait d’écrire une chanson. Cela fait partie des fantasmes. Toute actrice un jour a envie de chanter, toute chanteuse a envie de jouer la comédie, tout romancier a envie d’écrire une chanson et d’écrire en trois minutes ce qu’il pourrait raconter sur cent cinquante pages. Elle est arrivée à peine quatre ou cinq jours après que je lui en ai fait la demande avec ce texte que j’ai adoré tout de suite.

 

On a parlé de Doriand, de Peter et de Marie. Et Jacques Duvall alors ?

C’est le plus radical des radicaux ! Je trouve qu’on ne parle pas de lui à la hauteur de son talent. C’est un immense auteur qui a sa place aux côtés de Serge Gainsbourg et de Jean Fauque. Il est le seul qui arrive à manier la dérision de cette manière-là, avec ce tranchant, tout en flirtant avec le cynisme sans jamais y tomber.

Et c’est l’homme le plus intègre que je connaisse, d’une intégrité sans faille. Il est incapable de changer un mot d’une de ses chansons, quitte à ce que ça lui coûte le morceau sur l’album des plus grands. Il a un vrai sens de l’honneur vis-à-vis de sa liberté. Il m’épate, je suis admirative et de son talent et de sa personne.

 

Tu as été malmenée, étiquetée… Quel regard portes-tu sur ces gens qui ont été si intolérants ?

Cette intolérance, c’est une chapelle et moi, j’ai horreur des chapelles. Je ne leur fournis pas d’alibi, c’est donc très difficile pour eux de se positionner. Je suis une femme qui essaie d’être libre. Je suis une humaine, donc forcément perfectible et forcément imparfaite, faisant forcément quelques bêtises et quelques mauvais choix, mais je suis fidèle à ma route. Le but ? On en parlera à ma mort, ce n’est pas le moment. C’est ça qui dérange. En général, les artistes sacralisent énormément leur travail, comme si tout était pensé d’avance.

Tout vient de la vie chez moi. Ce n’est pas grave de rater ses disques si vous les avez faits avec densité. Tu sais, je ne suis peut-être pas une grande artiste, mais je suis une artiste, ça, sûrement. Artiste est un mot un peu pédant, je le reconnais, mais je n’en vois pas d’autre.

 

Cover Lio

Dites-moi

 

La chanson que vous auriez aimé écrire ?

La chanson de Chico Buarque que Nougaro a reprise en français, Que sera, que sera. En portugais, elle parle de l’âme, de cette chose qu’on ne voit pas, qui n’a pas de raison, mais qui nous anime parce qu’elle a du cœur.

 

La chanson méconnue de votre répertoire que vous voudriez défendre ?

Chez moi, il y a 70 % de spleen et 30 % de « up », et on ne connaît que la jeune fille sautillante. Donc j’irais sur une chanson mélancolique : Motus à la Muette.

 

Le(la) chanteur(euse) que vous auriez voulu être ?

Billie Holiday. C’est ma chanteuse préférée, je l’adore !

 

Le premier disque que vous avez acheté ?

Georges Brassens avec Le gorille. C’est le seul chanteur à qui j’ai écrit une lettre de fan, j’avais douze ou treize ans !

 

Le concert qui vous a marqué ?

Bob Marley. J’en ai vu beaucoup d’autres absolument merveilleux, mais celui de Bob Marley est celui qui m’a profondément marquée.

 

La chanson de vos dix-huit ans ?

Année 1980… Heart of Glass de Blondie.

 

Le duo (même virtuel) que vous aimeriez faire ?

Franck Sinatra.

 

Le tube que vous détestez ?

[Rires !] La chanson de Sardou qui dit « J’ai envie de violer des femmes » (Les villes de solitude). Je déteste, je ne peux pas supporter cette phrase.

  

La chanson que vous écoutez lorsque vous avez le blues ?

[Ndlr. Sa fille qui était présente, répond tout de go ! « Moi je sais ! Caramels, bonbons et chocolats ! »]

Elle a raison [dit-elle épatée !], quand je suis triste, je chante Parole. Celle que j’écoute quand j’ai le blues, c’est la chanson du film Mahogany interprétée par Diana Ross Do you know where you’re going to 


Doriand – Le regard bienveillant


doriand - samuel kirzenbaum - (1)Doriand a grandi dans le bain des années 80. C’est au son des chansons de Lio, Étienne Daho et Alain Chamfort que sa culture musicale s’est développée, admiratif également des textes de Jacques Duvall. D’ailleurs, ce n’est sûrement pas un hasard si son dernier album sorti il y a un peu plus d’un an déjà s’intitule Le grand bain (Mercury/Universal).


Il y a quelques années, le jeune homme a tout simplement frappé à la porte de la maison de son idole, laquelle l’a invité à entrer et à boire le thé, c’est ainsi que la rencontre a eu lieu ! Il est ensuite devenu très ami avec la sœur de Lio, Héléna Noguerra.

« Ce disque est un cadeau à la fois pour elle et pour moi. Je me sens en paix, j’ai fait une révérence à mes rêves d’enfant. Pour Lio, ce sont des retrouvailles avec elle-même. Ça n’a pas été simple, il a fallu la convaincre de refaire un disque. Cela faisait une dizaine d’années qu’elle n’avait pas sorti d’album studio, je crois qu’elle avait un peu peur. Contrairement à ce qu’elle croit, les chansons ont été pensées pour elle, comme L’âge des saisons. Lio est un personnage original comme il y en a peu en France, avec une réelle attitude, il n’y a plus qu’à se laisser porter.»


Jacques Duvall – L’auteur et l’ami fidèle


S’il ne fallait interroger qu’une personne au sujet de Lio, il se pourrait que ce soit Jacques Duvall qui témoigne. En effet, elle n’avait pas plus de huit ans lorsqu’il l’a connue. S’il a écrit avec Jay Alanski, son habituel complice, il est heureux d’avoir fait deux chansons avec Joseph Racaille (arrangeur de Bashung, Thomas Fersen).

Quand Jacques Duvall parle d’elle… « Lio a une carrière qui, vue de l’extérieur, peut sembler catastrophique parce qu’elle a privilégié ses choix sur l’envie du moment plutôt que sur un calcul intelligent. Par exemple, L’été meurtrier était un rôle pour elle et Patrick Dewaere à l’origine. Elle en avait envie, mais ne l’a pas fait pour des raisons personnelles. Si elle l’avait fait, elle aurait un tout autre statut.

Quand je vois planifiés des espèces de plans de carrière, ça me fait plaisir de voir des gens qui, effectivement, sautent de désastres en catastrophes, mais qui ne font que ce qui leur passe par la tête !

Les gens qui pensent que ce n’est pas une chanteuse ont raison, c’est une interprète, c’est tout à fait différent. Je préfère quelqu’un qui ne chante pas comme la Callas, mais qui incarne vraiment une chanson. Moi, elle me touche, je n’en vois pas beaucoup qui soient plus intéressantes en France. Et les gens ont fini par comprendre que c’est une fille réellement intelligente. »

 

 

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17 octobre 2010 7 17 /10 /octobre /2010 17:56

Marc LAVOINE

 

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Marc Lavoine est généreux, curieux, observateur, cultivé… De l’engagement de ses parents communistes, il a retenu la place de l’ouvrier, de l’Olympia, il a retenu l’humilité. C’est un homme et un artiste riche de toutes ses expériences qu’il a su mettre à profit pour faire sa place dans le monde de la chanson et cela fait 20 ans qu’il se donne à nous. Propos recueillis par Maritta Calvez

 

Vous préparez votre prochaine tournée. Par quoi commence-t-on, qui vous entoure ?

La première question qui vient est «les gens vont-ils venir ?». Ensuite, on se demande «où ?». Cette fois, c’est le Casino de Paris. Bien sûr, je travaille avec une équipe, la partie musicale et la partie structurelle, c’est-à-dire le concept. C’est alors qu’on se plonge dans ce qu’on appelle la tracklist (liste de chansons). Il faut trouver les justes doses entre les anciennes et les nouvelles chansons, choisir celles du dernier album que l’on veut promouvoir sur scène en sachant que ce ne sera pas forcément les mêmes 3 mois plus tard puisque le disque va évoluer. Il ne faut pas qu’il y en ait trop ; en ce qui me concerne un spectacle c’est 22 chansons.

A partir de là, je me baigne dans le décor et la scénographie. J’ai besoin de rêver le spectacle et je procède par étape, comme une multitude de rêves. Je pense au fait que j’ai besoin de me mouvoir à l’intérieur, à la couleur que j’ai choisie, l’espace, la musicalité. Et je finis toujours par essayer de trouver ce que je vais raconter entre les chansons en créant une évolution et en mélangeant les titres des différentes époques. Il faut apporter un lien entre elles, constituer le puzzle. Il y a donc un travail d’homogénéité à faire pour passer d’un univers à l’autre.

 

A propos d’évolution, on peut remarquer que vous composez de plus en plus et faites de temps à autre appel à des auteurs. Que se passe-t-il ?

Il y a une dizaine d’années, lorsque je me suis marié, ma femme m’a dit «c’est marrant, tu composes, tu joues tout le temps de la musique, pourquoi n’utilises-tu pas cette case ?» Je ne savais pas, question d’habitude ou des doutes… Et puis j’ai commencé à faire des chansons avec Michel Coeuriot, puis avec Jean-François Berger. C’est un nouveau langage pour moi. Avant, j’utilisais le langage musical des autres pour inscrire le mien. Aujourd’hui, je mets la musique sur des mots que j’écris ou co-écris ou pas du tout. Mais je demande aussi des chansons à d’autres, je n’ai qu’à les interpréter. C’est ce qui s’est fait avec Frédéric Lo et Jacques Duvall. Jacques est un auteur que j’aime depuis très longtemps, j’avais envie de travailler avec lui. Quant à Daniel Darc, c’est quelqu’un que je porte en moi depuis que j’ai travaillé à l’Olympia. Taxi Girl est né pendant que j’y travaillais en 1979-80.

 

ML1.JPGQu’avez-vous retenu de l’époque où vous travailliez à l’Olympia ?

Tout, je n’ai rien oublié ! Tout était lié au rêve que j’étais en train de vivre. Je me souviens d’Aznavour venant répéter, Montand dont je voyais le spectacle tous les soirs, mais je les voyais de différentes fenêtres. Il y avait la place que j’occupais moi, entre le public et le spectacle, qui consistait à placer les gens, leur vendre des esquimaux, essayer de faire attention au bon déroulement de l’organisation de la salle, respecter le tour de chant quand les gens arrivent en retard ; l’humilité de servir à quelque chose dans un théâtre qui vit, comme un bateau dont le gouvernail est difficile à maintenir. Je voyais les dames pipi qui venaient du théâtre elles aussi, le type des lumières, Marilyn dans le bar, Marcel qui tient le rideau, le monde ouvrier du spectacle. Je quittais le monde ouvrier des travailleurs avec mes parents communistes et je me rappelle mon père me disant de rentrer par cette porte-là. Il ne fallait pas que je quitte l’enfance de ma culture, c’est-à-dire le travail.

L’Olympia, c’était ma maison. J’y allais en sortant de mes cours de théâtre, j’en sortais pour aller dans des bars ou dans des lieux qui jouaient de la musique, le matin j’étudiais, je repassais dans la journée parce que j’y laissais mes affaires… On décide d’être heureux. Moi, j’avais décidé que c’était mon métier, et que mon métier de chanteur ne pouvait pas se faire sans le type qui fait les éclairages, sans la dame-pipi, sans le mec qui débarrasse les plateaux, etc. Je courais les castings, j’ai tourné Pause-Café, je faisais des chansons, j’avais un groupe de rock à Lyon, tout ça pendant que je travaillais à l’Olympia.

 

Et de l’engagement politique de vos parents, les fêtes de l’Huma de votre enfance ?

L’engagement de mes parents est très émouvant. Ils étaient issus de la guerre d’Algérie, issus de cette génération du front populaire. C’était des gens bien. Bon, politiquement, je me suis déplacé. Ma place se trouve dans les associations, sur le terrain.

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Avec le Papotin, les Restos du Cœur ?

Oui, elle est plus au sein de «l’humain». Les réelles émotions, on les ressent dans les hôpitaux, avec les handicapés, avec les gens qui souffrent de discrimination. C’est là que la place de la politique est intéressante aujourd’hui. Le lien entre la résistance, le chant des partisans et la création, c’est la République. Le modèle de société n’est pas dans le slogan, pas dans la révolution, mais dans l’idée de vivre ensemble. A l’époque des grands combats sociaux, on a oublié beaucoup de gens. Mais aujourd’hui, la place des victimes de la société n’est toujours pas claire, que ce soit la drogue, la maladie, le handicap, la place de la femme dans le monde du travail, la prostitution, il y a des progrès à faire. Ça me préoccupe, ça m’intéresse. Et je ne suis heureux que là, sur scène, au Papotin, aux Restos du Cœur ou dans le Collectif contre la discrimination. Je suis sensible au mouvement des gens progressistes et des choses à inventer. Ça me plaît.

 

A propos d’inventer et d’imagination, vous aimez beaucoup les poètes, vous les chantez (Le Pont Mirabeau). Quelles ont été vos 1ère sources d’inspiration ?

Il y avait les chanteurs que je considère comme des poètes, à commencer par Gainsbourg. Je pense que c’est la personne qui a été la plus apte à faire comprendre à des gens comme moi que la poésie était une vie possible. Et avec lui, il y a eu Ferré, Reggiani, Jacques Dutronc. Si j’ai chanté Le Pont Mirabeau, c’est aussi parce que j’ai découvert Apollinaire à travers Reggiani. Ce sont ces personnages qui m’ont donné envie de jouer la comédie, de chanter, de créer. Grâce à eux, je me suis intéressé à Arthur Rimbaud, Paul Eluard, Aragon, je me suis intéressé à la langue française. Il y a eu aussi un prof de français qui a cru en moi, qui m’a dit «ce que tu crois est possible. Tu peux vivre en écrivant ou en chantant.» Du coup, ma scolarité s’est améliorée ! Elle s’est améliorée en français bien sûr, mais aussi dans le sens de la responsabilité et l’interdiction. C’est-à-dire que j’ai compris que Picasso n’a pas inventé Les Demoiselles d’Avignon, il l’a transcendé après avoir vu un tableau qui existait déjà. Des artistes comme Klein, Basquiat ou Warhol ont regardé les autres avant de trouver leur identité. A l’école, on ne vous apprend pas ça. Je suis pour l’Education Nationale, beaucoup de gens de ma famille sont profs ou instits.

 

ML2.JPGCertaines de vos chansons servent de fiches pédagogiques d’ailleurs.

Ah bon ? Je suis flatté, mais, c’est grâce à l’Education Nationale, aux profs, aux moniteurs de colonies de vacances, à l’Olympia, ce sont toutes ces aventures collectives dans lesquelles j’ai été plongé qui m’ont amené à ce que je suis aujourd’hui. C’est ce qui me plaît, qui m’amène à créer des ateliers. J’aime ce mot-là, cette idée-là, parce qu’un atelier, c’est quelque chose que l’on ouvre, on pousse les murs et on rêve. C’est un espace de rêve et de création.

 

Ça change aujourd’hui, heureusement, mais pendant longtemps, vous avez eu une étiquette de «chanteur à minettes». Vous êtes-vous par moments senti incompris ?

Non. Vous savez, quand vous vendez 700 000 disques des Yeux revolver, vous ne pouvez pas vous dire que ces 700 000 personnes sont des abruties. Et chacun sa vitesse. Je n’ai jamais eu envie d’être tout de suite et maintenant. Je sais que c’est long de s’inscrire dans une durée. Ça fait 20 ans que les gens ne m’ont pas mis aux oubliettes ! Il faut être patient et surtout… s’en foutre. Dans la rue, je rencontre plus de gens bien que de gens pas bien, mais on en parle moins. Ce serait, d’une part faire preuve d’ingratitude vis-à-vis de ceux qui me soutiennent, et d’autre part, d’un petit peu de manque de confiance en soi que d’écouter uniquement les gens qui, soi-disant, ont le monopole du goût, non ? Tout ça change, les gens qu’on écoute aujourd’hui ont été rejetés à l’époque. C’est pour ça que Gainsbourg était très ému d’être aimé par les jeunes, parce que quand il a fait ses 1ère chansons, les jeunes branchés de l’époque ne l’aimaient pas, ils aimaient des trucs qui n’existent plus aujourd’hui. On a toujours été un peu durs envers nos contemporains, et souvent, la distance, le temps… Quand je vois certains collègues, je trouve que j’ai été assez épargné. C’est un métier de contacts, et j’ai pu travailler avec Serge Leroy, Véronique Jeannot, Claude Chabrol, Jean Rochefort, Jean-Louis Trintignant, Vincent Ravalec, Vincent Attal, j’ai même embrassé Emmanuelle Béart dans un film, Catherine Ringer, Pascal Nègre, Bertrand de Labbey, etc. C’est sympa comme dîner ! Je m’envie presque. J’avoue que je passe ma vie à ne faire que ce que j’aime depuis l’âge de 17 ans. C’est quand même un grand cadeau.

 

  www.lepapotin.org - le journal atypique

www.restosducoeur.org

http://marclavoine.artiste.universalmusic.fr/

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Dites-moi

 

Quel(le) est…

 

La chanson que vous auriez aimé écrire ?

La Javanaise, Serge Gainsbourg

 

La chanson méconnue de votre répertoire que vous voudriez défendre ?

Je ne sais même plus de quoi j’ai l’air, qui était le 1er single sur le 1er album

 

Le(la) chanteur(euse) que vous auriez voulu être ?

C’est une colle… Je ne pense pas que j’aurais voulu être quelqu’un d’autre… Gérard Philippe parce que c’est un acteur-poète. Un chanteur… J’aurais bien aimé être Jacques Dutronc quand j’étais petit.

 

Le 1er disque que vous avez acheté ?

Goat’s Head Soup des Rolling Stones

 

Le concert qui vous a marqué ?

Il y en a plusieurs, mais si je dois en choisir un ce serait le concert des Pink Floyd au Pavillon de Paris – Animals

 

La chanson de vos 18 ans ?

C’était en… 1980. Je vais dire Aux armes et cætera de Serge Gainsbourg en 1979

 

Le duo (même virtuel) que vous aimeriez faire ?

Sharleen Spiteri du groupe Texas.

 

Le tube que vous détestez ?

Je peux faire un joker ? Parce que là, franchement, il n’y a pas de chanson que je déteste à ce point. Je trouve qu’aucune chanson ne mérite d’être détestée.

 

La chanson que vous écoutez lorsque vous avez le blues ?

Allô Maman Bobo, Alain Souchon

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19 septembre 2010 7 19 /09 /septembre /2010 18:15

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37 ans ! Ce n’est pas son âge, contrairement à ce que l’on serait tenté de croire en le voyant, mais la durée de sa carrière avec ce 20e album Double Enfance. Le parcours de Julien Clerc est un sans faute. La note juste au bon moment, ce grand mélodiste sait se renouveler en restant fidèle à ce qu’il est et à ceux qui l’aiment. Propos recueillis par Maritta Calvez

 

On peut vraiment parler de «vocation» chez vous. De plus, vous avez rencontré des gens qui vous ont comblé, peut-on le dire comme ça ?

Oui, ils m’ont comblé et surtout, m’ont permis de rester sur les bons rails, à commencer par Maurice Vallet et Etienne Roda-Gil. Ce sont des rencontres fondamentales. Roda-Gil ne ressemble à rien, est-ce vraiment un auteur de chansons ? Sans doute que oui, sinon, il n’aurait pas fait tous ces succès. Dans sa première biographie, il disait à mon sujet «il ne ressemble à personne», mais lui non plus ne ressemble à personne. Son art, ses textes, je ne sais pas très bien d’où ça sortait. C’est un coup de chance, parce que je ne savais pas très bien ce que je voulais chanter, je crois. Quand j’ai demandé, ce jour-là à l’Écritoire «Qui veut m’écrire des chansons» ça aurait très bien pu être quelqu’un d’autre qui lève la main.

 

Un peu plus tard, j’ai fait une autre rencontre fondamentale qui a été Bertrand de Labbey. Il était un peu plus âgé que nous et, lui aussi, était nouveau dans le métier. Gilbert Bécaud, qui n’était pas un intellectuel mais un grand instinctif, lui avait donné les clés de sa maison d’édition quand même ! Bertrand, qui avait donc pour mission de gérer son énorme catalogue, a dû se faire les dents sur les adaptations de Bécaud qui étaient nombreuses aux Etats-Unis, rapatrier l’argent, ce qui n’était pas une mince affaire parce que vous êtes volés comme au coin d’un bois, et dans le même temps, il avait pour mission d’apporter de nouvelles signatures. Je ne pense pas le trahir en disant cela, mais il a dû apprendre son métier sur plusieurs plans. C’est avec lui qu’on prenait toutes les décisions dès qu’il était question d’évolution. Il a cette prescience des changements nécessaires et du goût du public. Bertrand est à la base de tous les renouvellements et de toutes les évolutions.

Donc oui, comme vous dites, toutes mes rencontres se sont trouvées être avec les bonnes personnes. Ils m’ont tous aidé à me réaliser en tant qu’interprète, mais aussi et surtout en tant que musicien, parce que l’interprète dépend du musicien. J’ai la chance d’avoir une espèce de don qui me permet de faire des mélodies, avec ce côté ludique de trouver et d’inventer. Je ne dis pas qu’elles sont bien, mais c’est une facilité que j’ai. Dès lors que j’ai découvert ça, ma vie a changé. Mais après, c’est quelque chose qui s’encadre et se travaille. J’ai toujours été exigeant concernant la facture des textes, c’est pourquoi je me régale à préparer mon prochain tour de chant car je mesure aujourd’hui la qualité des textes de tous les auteurs : les apports de Jean-Loup Dabadie, Mc Neil, Maxime Le Forestier, etc.

 

Vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti lorsque vous avez enregistré votre 1er disque ?

Ah oui ! Je ne sais pas comment l’expliquer… C’est une sensation physique, très profonde évidemment. Si je peux avoir des relations irrationnelles ou émotionnelles qui touchent à l’intime, c’est dans la musique bien sûr, la musique et l’amour. Ce sont deux choses qui peuvent être bouleversantes. Alors oui, je m’en souviens comme si c’était hier ! De même que je me souviens de la 1ère fois où j’ai chanté sur scène avec des vrais éclairages, une vraie scène, un vrai public. C’était la 1ère partie d’Adamo à Boulogne-sur-Mer. Je m’en souviendrai toujours. Mais vous avez raison, la 1ère fois que je mets un casque, j’entends les arrangements de Jean-Claude Petit sonner dans mon oreille et je dois chanter La Cavalerie dessus. Il y avait cette réverbération naturelle dans les studios Pathé Marconi à l’époque. C’était une grande pièce, très haute de plafond, les Stones avaient enregistré un album là rien que pour le son. Oui, je m’en souviens [il chante] avec la corde, avec la tenue de violon… La première fois qu’on entend ce pourquoi on a travaillé avec un piano au départ et que tout à coup… Je ne veux pas dire de bêtise, mais je crois que j’étais entre  Etienne et Jean-Claude, j’imprimais mon empreinte, mais ça passait quand même par deux fortes personnalités. Au début, je ne me permettais pas de discuter les arrangements ; c’est plus tard que le musicien a voulu parler. Donc je donnais une cassette piano/voix, Jean-Claude arrivait avec les grands scores tout écrits qu’il dépliait. Jean-Claude, qui ne voulait pas être décoiffé [rires] mettait son casque à l’envers, une oreille sortie et il dirigeait comme ça… ! 

 

efr131-003-MF.JPGVous avez dit «je ne comprenais pas forcément tous les textes d’Etienne». Vous n’osiez pas lui demander d’explications ou bien n’y en avait-il pas besoin parce que ça se chante, tout simplement ?

C’était un peu de la provocation, mais un peu vrai aussi ! Non, il n’y avait pas besoin, je faisais ma musique. Alors que généralement je trouve très vite le thème principal quand le texte me plaît, sur Le Cœur Volcan, je ne savais pas quoi faire, le texte était très poétique. Mais la vie est bien faite, je suis parti en Argentine et j’ai découvert le tango de Piazzola. A mon retour, j’ai trouvé la musique.

 

Peut-on «décrire» un moment de composition ?

Tout dépend si on fait une chanson avec le texte d’abord ou la musique. Si je parle en paresseux, ce que je ne suis pas quand je travaille, c’est plus facile de faire la musique sur un texte qui me plaît, parce que c’est inspirant de mettre des notes sur des mots. La musique seule, c’est abstrait. Mais c’est important d’avoir les deux sur un album, car ça ne fait pas les mêmes chansons. Quand l’auteur écrit d’abord, même si l’interprète est musicien et demande d’enlever ou de changer telle ou telle chose, c’est quand même l’auteur le patron. Il faut respecter sa métrique, son style. Alors que dans l’autre sens, c’est absolument le musicien le patron. Quand j’ai trouvé une musique, on ne peut rien changer, à moins que l’auteur arrive à me convaincre qu’on pourrait rajouter un pied là, mais généralement non.

 

Qu’est-ce que chacun de vos auteurs vous a apporté ?

Pourquoi ces changements d’abord, pourquoi ouvrir la porte à quelqu’un de nouveau tout en gardant les autres ? Parce que dans un coin de ma tête, je me dis toujours «Quelle est l’idée de durée ?» L’idée de durée, c’est se renouveler. Je me dis encore «peut-être que quelqu’un de nouveau, qui va arriver avec un style que je ne connais pas, une façon d’écrire différente, va susciter des émotions différentes chez le musicien». C’est ce que je me dis pour continuer d’évoluer. Evoluer ne veut pas dire trahir, ça veut juste dire garder une forme de fraîcheur. La vie a fait qu’à chaque fois, il y en a un nouveau qui s’est présenté.

 

Il est dit dans le livre que Jean-Loup Dabadie a apporté le «je» dans vos textes.

C’est ce que Bertrand de Labbey lui a demandé de faire. C’était facile, encore fallait-il y penser. C’est vrai qu’avec Etienne, on n’a pas dit «je t’aime» pendant 10 ans. Dans la chanson Les fleurs des gares, on disait «Je t’aime crème / Je t’aime noir / Je t’aime jusqu’au dernier comptoir», sinon, on ne disait jamais «je t’aime». Il arrivait à faire des chansons d’amour sans dire «je t’aime» [rires] ! D’ailleurs, Etienne disait «je lui ai fait chanter des chansons qu’il n’aurait pas eu l’idée de chanter», il avait raison, il m’a un peu «violé», mais Dabadie aussi. C’est un auteur qui est dans le sentiment, dans les choses intimes. Lorsque je lui ai donné la musique et qu’il m’a ramené Femmes, je vous aime, je trouvais ça un peu impudique, j’étais à deux doigts de ne pas la faire. Heureusement [rires] !

 

Oui, c’eût été dommage de nous en priver !

Oui, heureusement que Bertrand m’a repris ! Mais ça a été pareil pour L’Assassin assassiné, c’était pourtant une chanson que je souhaitais. Il m’a donné le texte, j’ai fait la musique et après, je l’ai mise dans un placard. Il a employé un subterfuge sur l’amitié, aidé de Bertrand, parce qu’une émission lui était dédiée, un dimanche après-midi, présentée par Paul Giannoli. Il m’a demandé de venir la chanter, ce que j’ai fait. Je trouvais que je m’engageais trop. Il ne faut pas oublier que c’était pendant les campagnes électorales, Mitterrand s’était prononcé contre la peine de mort, ce qui était courageux face à la majorité des Français qui était pour. D’ailleurs le standard a sauté pendant l’émission. C’est donc souvent comme ça, il faut que je me méfie de moi-même. Les auteurs me font parfois faire des choses malgré moi et ce sont eux qui ont raison.

Même Double Enfance, qui est une chanson que je voulais traiter et que j’ai demandée à Maxime (Le Forestier), une fois qu’il l’a écrite, j’ai pensé que ça allait remuer trop de choses personnelles. Lorsque j’ai donné les chansons que je fournissais par groupe de 3, 4 à Erick Benzi, naturellement, une semaine après, il m’a dit «j’en ai fini une». C’était celle-là qu’il avait choisie ! Je lui ai dit «tu es sûr, tu ne préfères pas commencer par Réfugié ?» [Rires] Par moments, les auteurs arrivent à tirer des choses qu’ils sentent chez moi, que je n’aurais peut-être pas eu l’idée de faire.

 

efr131-013-MF.JPGIls arrivent à toucher l’endroit sensible.

Oui. Par exemple, Carla (Bruni) est très bonne pour ça. Elle a ce côté féminin qui devine très bien, qui colle à ma vie, comme dans Docteur qui n’a l’air de rien comme ça, mais elle a su s’inspirer en faisant cette chanson d’addiction à une femme. C’est rigolo ! Il y a toujours chez moi un côté qui dit oui et l’autre non qui est ma pudeur naturelle. Mais c’est la partie qui dit oui qui gagne toujours.

 

Parlez-nous de Maxime Le Forestier.

Il fait ça à sa façon aussi lui. Il s’amuse à traiter les chansons avec le temps qui passe sur moi. Ça l’éclate de faire ça. Son prétexte –je ne sais pas si c’est vrai- est «il oublie toujours ce qu’il me dit, et comme il oublie, il ne se rend pas compte que j’emploie beaucoup de choses qu’il m’a dites». C’est possible… [sceptique]. Je n’ai pas le réflexe d’auteur qui consiste à noter sur des carnets. Je les ai vus faire, Roda-Gil, Gainsbourg, etc. Peut-être que Maxime a raison.

 

En musique non plus, vous ne notez rien ?

Jamais. Et non seulement jamais, mais ce qui n’est pas pris dans un album n’a pas de raison d’être gardé. C’est ce que l’on se disait avec Etienne «Si elle n’est pas sur cet album, pourquoi le serait-elle dans le prochain ?» Ce qui est un peu bête parfois, mais c’est mon système. Entre chaque album, je fais table rase, place nette. Ce qui fait qu’à chaque fois, j’arrive avec une forme de fraîcheur et de naïveté.

 

Au tout début, Gilbert Bécaud vous a proposé de faire sa 1ère partie à une condition, celle d’acquérir de l’expérience. N’est-ce pas une phrase marquante pour la vie ?

Oui, il m’a dit ça au mois d’octobre, mais j’étais allé le voir en tournée au mois de juillet ou août dans les environs de Juan-les-Pins, Antibes. Il avait loué un bateau et faisait la route comme ça dans la journée plutôt qu’en voiture, ce qui n’était pas une mauvaise idée ! Je suis allé dîner sur son bateau et l’ai écouté. Je n’étais pas d’accord sur tout, c’est bien normal d’une génération à une autre, mais j’avais vu le grand homme de scène qu’il était. Il avait un langage. Alors vous savez, je ne lutte pas, j’écoute. J’écoute beaucoup ce qu’on me dit, ça ne me dérange pas, je suis même en demande de ça. Après l'avoir admiré, je me suis dit «il a raison de me dire ça» et c'est tout, je n'ai pas réfléchi. Il nous a donc fallu trouver une tournée. A l’époque, de Labbey n’avait pas le statut d’agent, il n’était qu’éditeur. Nous sommes allés trouver Charley Marouani, l’impresario de Brel, Barbara, Adamo, on lui a fait part de notre recherche et il nous a répondu «il n’y en a qu’une qui part dans une semaine, c’est Salvatore. Vous ne serez pas sur les affiches – Ça ne fait rien – Vous ne serez pas payé – Ça ne fait rien». C’est vrai en plus [rires] ! Bertrand m’a toujours dit que l’argent n’était pas un problème, ce qui compte, c’est l’artistique ; on se débrouillera toujours. Je suis donc parti une semaine après avec Salvatore Adamo.

 

Que représente la scène par rapport à un travail de composition et de studio ?

La scène, c’est la récompense ! On chante devant les gens qui sont venus là parce qu’ils vous aiment et ont envie d’entendre des chansons qu’ils connaissent depuis longtemps, qui les ont aidés et accompagnés dans leur vie.

La scène est un travail très subtil et amusant à faire qui consiste à reprendre des chansons que les gens veulent entendre et à placer un petit tiers de chansons nouvelles, parce que les chansons nouvelles font surtout plaisir à l’artiste. En dehors des 2 ou 3 sur un album qui vont être connues, les autres vont vivre par la scène. Celles-là, il faut les repérer. En fait, sur scène, il y a un tiers de chansons nouvelles, un tiers de chansons anciennes et un tiers d’incontournables. Ce qui est amusant à faire sur les anciennes, c’est de les changer pour que l’oreille d’aujourd’hui les accepte. Qu’est-ce qui a évolué depuis 1968 ? Ce sont les rythmiques. Alors il faut les faire évoluer, mais de façon à ce que, quand les gens les entendent, ils pensent qu’ils entendent ce qu’ils ont toujours entendu, ce qui n’est pas le cas. Il faut jouer avec les chansons sans que les gens se sentent trahis, leur redonner une petite coupe, leur rafraîchir la nuque ! [rires]

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Mais, après 37 ans de carrière, le choix des chansons doit être de plus en plus difficile ?

Eh bien, on remplace les vieilles par d’autres vieilles ! J’ai la chance d’avoir un répertoire suffisamment large. Alors, une chanson que je n’ai pas chantée depuis longtemps, je la remets ; une autre que je chante depuis 2 ou 3 tournées, je la retire, etc. C’est ce que l’on disait tout à l’heure, ce sont des chansons qui ont de beaux textes, donc des chansons que je chantais quand j’avais 25 ans, je les reprends 10, 15 ans après, la vie est passée par là… Raison de plus 30 ans après ! Il y a un intérêt toujours renouvelé. Faire plaisir aux gens sans état d’âme. Je ne comprends pas les artistes qui disent «je l’ai trop chantée celle-là». Quand le public a choisi une chanson, on la fait, on trouve son plaisir à la faire et à la refaire. Nous sommes tous pareils, en tant que public, on a envie d’entendre ce qu’on a aimé, ce qui nous a accompagné dans les joies ou dans les peines.

 

Julien CLERC – A mon âge et à l’heure qu’il est

 

Bertrand TESSIER – Albin Michel / Nostalgie Editions

Livre Clerc

Un mot : ce livre est délicieux. Bertrand Tessier a su retracer le parcours de l’artiste, note après note, et dans le plus grand respect. Et l’on apprend ou se remémore que le même piano Yamaha trône dans son salon depuis 30 ans, la rencontre avec Etienne Roda-Gil comme le destin qui lui ferait signe après avoir trouvé sa vocation, ce que lui a demandé de faire Gilbert Bécaud avant de le prendre pour sa première partie, ce que lui a dit Serge Gainsbourg, le choix de chacun des auteurs… Sa vie, son œuvre, pourrait-on dire, à l’image de l’artiste, en se livrant, mais toujours avec pudeur, tout en discrétion. Les photos subliment le texte bien écrit, si fluide car l’auteur se concentre sur l’essentiel en oubliant toute fioriture inutile. Cet ouvrage ressemble à Julien Clerc, et il se trouve qu’il est magnifique !

 

Dites-moi

La chanson que vous auriez aimé écrire ?

Foule Sentimentale, Alain Souchon

 

La chanson méconnue de votre répertoire que vous voudriez défendre ?

Il n’y en a pas vraiment. Quand je les réécoute pour préparer mon tour de chant, je trouve toujours la raison, l’imperfection qui fait qu’elle n’a pas marché.

 

Le(la) chanteur(euse) que vous auriez voulu être ?

Si l’on veut tout considérer, peut-être Georges Brassens parce que c’est un grand mélodiste, un grand auteur, un chanteur avec un son, et bien que je m’en fiche un peu, la postérité. Quand deux personnes comme Renaud et Maxime vous prennent en main après votre mort, c’est vraiment bien.

 

Le 1er disque que vous avez acheté ?

Le 1er que je me suis fait acheter, c’est Fernand Raynaud, Balendar aux armées. Celui que je me suis acheté, c’est vraisemblablement un disque de jazz ou de blues. American Folk Blues Festival.

 

Le concert qui vous a marqué ?

Ah oui ! Vinicius de Moraes, parce que ça ne ressemble à rien de ce que j’ai vu et, à mon avis, à rien de ce que je ne verrai jamais.

 

La chanson de vos 18 ans ?

C’était en quelle année mes 18 ans ? Je ne sais pas. Oh ! Forcément une chanson des Beatles.

 

Le duo (même virtuel) que vous aimeriez faire ?

Je ne sais pas si je serai capable de faire un duo virtuel, mais avec Billie Holiday sur The man I love, par exemple.

 

Le tube que vous détestez ?

Le truc de l’équipe de France là, I will survive.

 

La chanson que vous écoutez lorsque vous avez le blues ?

Des chansons d’Ella Fitzgerald et Louis Armstrong, ainsi que les versions chantées par Diana Crawl ou Rod Stewart.

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Published by Maritta - dans Chanson Mag n° 1
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4 août 2010 3 04 /08 /août /2010 19:41

B É N A B A R


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Ah Bénabar ! Qui parmi les amoureux de la chanson française n’a pas craqué dernièrement pour lui ? Quel bonheur que d’avoir douze nouvelles histoires à découvrir et  à apprendre par cœur pour les chanter avec lui. Ce quatrième album, Reprise des négociations, nous promet encore un spectacle malicieux, drôle et amoureux car c’est bien sur scène que Bénabar se savoure. Propos recueillis par Maritta Calvez

 

En préparant ce nouvel album, as-tu eu peur de la page blanche et, éventuellement, peur de décevoir le public qui a été conquis ?

Peur de la page blanche, pas vraiment parce que je suis rentré dans une dynamique d’écriture. J’ai toujours un bout de texte et des idées qui me préoccupent. Mais la peur d’écrire une chanson complètement idiote, sans intérêt ou qui n’intéresse que moi est réelle. Donc la peur de décevoir est réelle aussi.

 

Comment se passe ton travail d’écriture ?

Ce n’est pas vraiment quotidien car je n’écris pas tous les jours, mais c’est permanent. Je pense toujours à quelque chose. Il n’y a pas de périodes pendant lesquelles j’écris et d’autres pas. Je mets une idée en place, je reviens sur ce que j’ai écrit, sur une idée que je n’ai pas menée à bien, je lui trouve un nouvel angle qui m’excite sur le moment et qui me porte à travailler et à rentrer dans la direction pure de la chanson…

 

Tu as écrit des scénarios de courts-métrages. Quelle  est la différence fondamentale avec l’écriture de chansons ?

La différence fondamentale est que l’écriture d’un scénario est un élément de travail pour les autres. Ce qui est écrit sera dit et exécuté de telle ou telle façon par les comédiens et les techniciens. C’est un élément de travail pour le réalisateur, alors que tout doit se trouver dans la chanson qu’entendra le public : les costumes, la lumière, le jeu des acteurs, les mouvements des caméras…

 

Paraît-il que tu es d’une nature timide…

Oui, c’est exact. Enfin… réservé, je ne pense pas être très timide.

 

Profites-tu de tes textes pour passer des messages à tes proches ?

Non. Quand on écrit une chanson, la difficulté est d’essayer de parler à beaucoup de gens. Si on fait une chanson d’amour qui, a priori, ne concerne que soi et la fille, le but du jeu est de la raconter à tout le monde. Donc si on ferme les choses en ne s’adressant qu’à une seule personne, cela pourrait devenir une chanson qui ne parlerait qu’à soi et risquerait de scléroser l’écriture, même si des choses très personnelles peuvent devenir universelles. Enfin, il me semble, je n’y ai jamais réfléchi en fait, mais je ne le recommanderai pas.

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Que se passe-t-il dans la tête d’un jeune artiste lorsqu’il est sollicité par Henri Salvador et Juliette Gréco ?

La difficulté est d’oublier autant que possible que ce sont des grands noms, de retirer le sacré de ces gens-là parce que tu ne peux pas travailler avec des gens sacrés. Il faut tâcher de parler directement avec eux, ce que je n’ai pas réussi à faire d’ailleurs pour la chanson de Juliette Gréco par exemple (Les beaux jours reviennent). J’étais très intimidé par le personnage, même si elle ne le cultive pas car c’est une femme d’une grande intelligence donc fatalement d’une grande simplicité. Elle a une immense gentillesse. Le but du jeu est d’arriver à rivaliser avec eux, de pouvoir leur parler parce que c’est ce qu’ils réclament. S’ils s’adressent à toi, c’est pour échanger. Il faut essayer de les prendre comme des gens qui travaillent. Ce sont des musiciens, comme moi, sauf qu’évidemment, ils ont des carrières nettement plus longues et sont des mythes vivants, mais dans le cas d’Henri Salvador et de Juliette Gréco, ils ne l’imposent pas, au contraire. Ils sont très simples dans leur rapport ce qui permet d’ouvrir sa bouche et de parler à table. Ou alors tu te tais et t’écoutes !

Malheureusement, je ne pense pas avoir apporté grand-chose à la chanson de Juliette parce que j’étais trop… intimidé par le personnage… enfin, pas timide d’ailleurs, mais peut-être que je me dénigrais trop… Je ne sais pas. Dans le cas de la tournée avec Henri, c’est différent parce qu’il me parrainait pour sa première partie.

 

Maintenant, le processus s’est inversé. C’est toi qui te retrouves face à tes fans !

Dans mon cas, cela reste très simple. C’est la grande théorie de la barrière ! Tu sors du Zénith, les gens te font l’amitié de t’attendre pour signer des CD. Tu as la sécurité et la barrière en métal des manifs, mais tu te dis qu’il n’y en a pas besoin. D’un seul coup, tout est beaucoup plus cool. C’est à nous de choisir si nous voulons être entre les gardes du corps et la barrière, ou si nous allons directement parler aux gens. Il faut avouer que parfois, les gens sont un peu déçus de te voir « en vrai ». Ça donne « Il est beaucoup plus petit » ! Ça, c’est le mauvais côté de la chose ! Rester derrière la barrière conserve une forme de mystère, mais je n’adhère pas trop à ça. Même si les gens m’aiment bien, à terme, je pense qu’ils ont plutôt été déçus qu’admiratifs…

 

C’est toi qui le dit. Il va me falloir aller interviewer les fans maintenant !

… !!!

 

Si je dis « Bruxelles », ça parle à Bénabar, bon. Beaucoup d’artistes enregistrent leurs albums à New-York ou à Londres, toi, c’est Bruxelles ?D_U7T3282.JPG

L’avant-dernier oui. Celui-là, je l’ai enregistré à Paris. Bruxelles, oui, parce que c’est beaucoup plus chic ! Mais je ne suis pas le seul, il y a de très bons studios comme ICP. Je n’y suis pas allé, mais des artistes comme Renaud par exemple s’y rendent parce qu’il y a des gens très compétents.

Et puis, j’adore cette ville. Je n’aime pas l’avion donc de toute façon New-York pour moi, c’est quand même une mauvaise journée ! Je trouve que Bruxelles, qui est proche de Paris, a quelque chose de dépaysant. De plus, le fait d’emmener les gens dans un autre endroit modifie un peu notre façon de travailler, on reste dans une espèce de cocon, dans une atmosphère entretenue qui peut être utile si elle est bien menée.

 

Hormis que c’est le cadeau que tu fais à ta fiancée dans ton dernier album, qu’a-t-elle de si particulier Bruxelles ?

C’est difficile à dire comme ça. Il y a des endroits où tu te trouves bien et je m’y sens bien. Je ne me sens pas agressé. Elle a l’avantage d’être à la fois une capitale et une ville de province. Moins grande, moins spectaculaire que Paris, et pourtant, c’est une capitale. Et même si on y parle la même langue qu’en France –ce qui est très confortable pour nous, les Français !- il y a un autre accent, une culture très fraternelle à la nôtre, mais quand même différente. Il y a beaucoup d’éléments comme ça qui font que c’est une ville particulière.

 

En préparant ton album, penses-tu déjà à la tournée ?

Un peu oui, mais pas trop. J’essaye de faire la différence et de me concentrer sur l’album, de penser aux titres qui vont être écoutés dans un salon. Ensuite, on pense aux titres que nous allons jouer sur scène et là, on modifie des choses. Il y a des titres qui peuvent être très bien sur l’album, mais qu’on ne jouera pas parce qu’on se dit qu’ils sont compliqués, qu’on va galérer…

 

Parles-nous de cette ambiance de tournée…

Une tournée, c’est un moment à part. Je n’avais jamais vécu ça avant, pourtant, j’ai eu l’occasion de travailler dans le cinéma en tant que technicien et donc de partir sur des tournages pendant plusieurs mois. Mais une tournée, c’est vraiment à part, c’est très affectif. Pour bien la vivre, il faudrait la prendre avec beaucoup de recul, ce que je ne parviens pas à faire. C’est la raison pour laquelle je ne tourne qu’avec les mêmes copains depuis longtemps, des gens que j’aime bien parce qu’il faut être content de se retrouver dans un bus à une heure du matin entre deux villes…

 

Ça me semble impossible de faire une tournée avec du recul parce que vous êtes plongés dedans au quotidien…

Certains parviennent à le faire en allant à l’hôtel, en se protégeant et se surprotégeant. Je ne l’ai pas fait jusqu’à présent. C’est très enrichissant et très flatteur parce que tous les soirs, on essaye de sortir quelque chose de bien de soi, parce qu’on doit jouer et qu’on essaye de faire passer un bon moment aux gens, autant moi que les musiciens. C’est aussi ça l’avantage d’une tournée : c’est très démocratique. Sur l’album, je suis Bénabar, le chanteur, et eux sont les musiciens. Mais quand on est sur scène, le batteur est aussi important que moi et l’ingénieur du son qui est en façade est aussi important que nous parce que les gens entendent ce que nous faisons parce qu’il est là. Chacun donne le meilleur de soi-même, il n’y a plus vraiment de patron, les frontières s’estompent.

A force de donner le meilleur de soi tous les soirs, on sort un peu grandi d’une tournée, je crois. Que ce soit 200 ou 3 000 personnes, quand elles sortent contentes d’un concert, toi, tu dors tranquille ! Apporter le sourire aux gens, c’est super !

C’est donc ça la tournée, avec toute la fatigue qu’elle induit et son côté un peu tordu dans le sens où tu vis une vie à part, tu ne te poses plus les problèmes de linge sale, de factures… Attention à ne pas trop tourner parce que tu peux devenir complètement con et oublier de payer ta baguette ! En tournée, tu ne vas jamais faire les courses alors que tu manges comme d’habitude. Je pense que c’est mieux de faire des tournées en étant déjà « installé » avec un certain âge. Ce doit être très difficile à 20 ans d’avoir du succès, de faire une grosse tournée et d’arriver à retourner dans la vie normale. Il y a une telle euphorie à chaque concert, une telle dose d’excitation qu’il n’y a pas ailleurs qu’en tournée.

 

D_U7T3260.JPGComment se gère la fin d’une tournée ?

C’est très douloureux. La fin d’une tournée, c’est une période qui s’achève, un terme à quelque chose d’extraordinaire. Je ne ressens pas la même chose à la sortie d’un album. Pendant une tournée, il s’est passé tellement de choses, on rencontre tellement de gens, il y a eu tellement d’échanges, du bon et du moins bon d’ailleurs… voilà, c’est une page de tournée… d’où le terme « tournée »… !

 

A l’instar de Sanseverino, tu n’oublies jamais de parler des artistes qui sont sur les routes, mais qui n’ont pas la même visibilité médiatique que toi aujourd’hui. De qui aimerais-tu nous parler ?

Je suis très admiratif de Bertrand Belin qui a sorti un album, en dehors même du fait que ce soit un copain. Loïc Lantoine, Eric Toulis, ancien chanteur des Escrocs. Ce sont trois personnalités différentes qui ont une véritable exigence et une façon d’appréhender la vie et le travail très cool. Ils essayent de mettre la barre toujours un peu plus haut. Ce sont des gens que je respecte infiniment.

 

 

 

DITES-MOI

Quel(le) est…

 

La chanson que vous auriez aimé écrire

Il y en a tellement… Je m’voyais déjà (Charles Aznavour)

 

La chanson méconnue de votre répertoire que vous voudriez défendre

Approchez, sur le 2e album

 

Le (la) chanteur(euse) que vous auriez voulu être

Personne d’autre que moi !

 

Le 1er disque que vous avez acheté

Ce devait être un disque d’Higelin, je pense

 

Le concert qui vous a marqué

Tom Waits au Grand Rex il y a 3 ou 4 ans

 

La chanson de vos 18 ans

… Une chanson des Pogues peut-être

 

Le duo (même virtuel) que vous aimeriez faire

Là encore, il y en a beaucoup trop… De Franck Sinatra à Renaud en passant par Keren Ann et Frédéric François, sans oublier les Beatles…

 

Le tube que vous détestez

Ma liberté de penser (Florent Pagny)

 

La chanson que vous écoutez lorsque vous avez le blues

Quand j’étais chanteur (Michel Delpech)

 

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4 août 2010 3 04 /08 /août /2010 19:27

Jean-François KAHN

 

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Témoin des événements en Algérie pour la presse parisienne, correspondant pour Paris Presse, éditorialiste à Europe 1, envoyé spécial en Afrique du Nord, après sa licence d’Histoire, Jean-François Kahn se tourne vers le journalisme. Fondateur de l’Evénement du Jeudi puis de l’hebdomadaire Marianne, mais également amateur de chanson française. Propos recueillis par Maritta Calvez

 

Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans la chanson française ?

J’aime la chanson française de tous les temps. Tout d’abord, je l’ai aimée en tant qu’historien car je considère que l’évolution de la chanson en dit plus sur une époque que bien des documents officiels que pourtant les historiens utilisent, comme les rapports de gouverneurs, de préfets, etc. Si on étudie la chanson dans les cinq ou six années antérieures aux guerres de 14 et 40, on comprend plus qu’à travers n’importe quoi d’autre pourquoi on a gagné la première et perdu la seconde. C’est tout à fait frappant.

Mais il faut prendre en compte deux aspects. Un : quand on veut étudier le rapport entre une période et une chanson, il ne suffit pas d’étudier les chansons, encore faut-il savoir si elles ont eu du succès ou pas. L’erreur commise généralement par les historiens est que du moment que la chanson existe, ils considèrent que c’est, en soi, un document. Mais non ! Il y a, aujourd’hui comme hier, des chansons qui ont été chantées par 300 personnes, qui n’ont pas dépassé un petit cabaret, et des chansons qui ont été reprises par des millions de gens.

Le deuxième aspect est que la chanson nous renseigne sur une époque en fonction de ce qu’elle dit, mais aussi en fonction de ce qu’elle ne dit pas. Ne pas dire est un enseignement absolument fondamental. La chanson d’avant 14 est habitée par l’angoisse de la montée de la guerre, alors que la chanson d’avant 40 ne parle jamais de guerre, elle ne parle pas des événements qui mènent à la guerre, Munich, Hitler… Mais justement, c’est significatif et typique. La chanson des années yé-yé est une chanson qui ne dit rien, mais sa façon de ne pas dire est quelque chose d’intéressant qui nous apprend sur une période. Donc longtemps, la chanson m’a intéressé comme élément pour saisir ce qu’il y a de plus profond dans l’évolution des sensibilités et qui annonce peut-être des mutations, y compris des mutations sociologiques et politiques importantes.

L’autre aspect, c’est le plaisir. J’en ai écouté beaucoup parce que je suis amateur de chansons. Aujourd’hui, je suis moins au courant que lorsque je faisais de la radio et que j’essayais de susciter la curiosité. Je me souviens avoir contribué à faire connaître Renaud, Nougaro, j’ai même organisé le premier récital de Jacques Brel à Paris, j’ai très vite insisté sur le talent de Serge Lama… Mon activité actuelle ne me permet pas d’être aussi attentif et n’est pas en rapport avec la chanson.

 

Qui écoutez-vous ?

Je continue à écouter les grands et, bizarrement, avec le recul, je constate que Brel a un peu vieilli et Dieu sait si j’ai une passion pour lui ! La tonalité et la façon de chanter de Trenet ont un peu vieilli également, mais la qualité est là. En revanche, Léo Ferré, absolument pas, Aznavour pas du tout. Boby Lapointe qui n’avait aucun succès, qui a été viré de sa maison de disques, qui est mort de faim, est aujourd’hui un chanteur culte qu’on ne se lasse pas d’écouter ! Bon, ce sont les classiques. J’ai toujours plaisir à découvrir les nouvelles livraisons de Souchon, le dernier Jonasz est admirable, j’aime beaucoup Julien Clerc… Et pour ceux qui sont plus proches de nous, j’apprécie Juliette, Bénabar, Vincent Delerm et certains rap. Mais mon rapport au rap est compliqué. Je ne suis pas sûr que ce soit de la chanson, mais plutôt une forme moderne de la poésie - poésie authentiquement populaire.

 

Qu’est-ce qui vous touche en particulier dans une chanson ?

Je vais répondre de façon banale et peut-être que je fais partie d’une génération totalement dépassée dans ce domaine, mais ce qui me touche, c’est le rapport entre une musique, un texte et une voix. Cela ne veut pas dire que la musique doit être magnifique, les paroles de la grande poésie et la voix extraordinaire. Il peut y avoir une musique qui enchante des paroles relativement faibles, ce qui est très fréquent chez Piaf par exemple, ou des paroles fortes qui enchantent une musique qui ne serait pas transcendante, comme, à quelques exceptions près, chez Ferrat. Autrement dit, ce qu’il y a de très important, c’est le rapport entre les trois, ce miracle de la synthèse créatrice de la parole et de la musique qui fait la spécificité et la beauté de la chanson.

 

Sans oublier l’interprétation…

Ah oui, une interprétation peut soit casser une chanson, soit lui donner une seconde vie. Tiens,  un très bel exemple : j’aime beaucoup Dalida chantant Avec le temps de Léo Ferré. Elle lui a donné un autre sens, c’est du Dalida, mais c’est formidable ! Suzy Solidor pouvait chanter des chansons de marins ordinaires, mais sa voix d’homosexuelle, un peu grave, les rendait extraordinaires.

 

S’il en est une, vous rappelez-vous d’une chanson qui aurait été déterminante dans votre approche de la chanson ?

Oui certainement, mais je ne m’en souviens pas. Avant, on chantait tout le temps et très jeune, c’est donc très difficile. Il y a des chansons qui m’ont marqué comme Le Lac Majeur (Etienne Roda-Gil/Mort Shuman), Louise de Gérard Berliner, L’écharpe de Maurice Fanon, La Foule de Piaf… Mais ces chansons ne sont pas celles que je chantais ; celles qui m’ont le plus marqué, qui ont le plus tourné dans ma tête, ce sont souvent des chansons idiotes ! Ce sont celles que l’on me chantait lorsque j’avais 7, 8 ans.

 

Pensez-vous qu’il y ait un regain d’intérêt pour la chanson avec ce que les médias appellent « la nouvelle scène française » ?

Non, je ne me rends pas compte, il y a toujours eu une passion pour la chanson. La nouveauté me semble-t-il, mais encore une fois je suis prudent parce que je ne suis plus aussi attentif à la question, est que lorsque j’avais 20, 30 ans, il y avait une cassure entre la chanson dite rive gauche et la chanson yé-yé. C’était artificiel, mais il y avait la bonne chanson et le tout-venant. Un autre aspect de l’époque, c’est qu’il y avait ceux qui passaient à la télé, et ceux qui n’y passaient jamais. Tout cela a vécu je crois aujourd’hui. D’autre part, les groupes anglais ont contribué à casser ce clivage. Aussi bien le marchand de fromages et l’ouvrier que l’intello et l’ingénieur vont voir les Rolling Stones. De plus, il n’y a plus de courant qui écrase tout, comme a pu le faire le yé-yé, hormis peut-être le problème de la mondialisation. Vous avez aujourd’hui 4 maisons de disques internationales qui contrôlent 80 % du marché. Quand ils sortent un album, il faut qu’il ait un son international. Donc la spécificité, l’étrangeté, la curiosité, la marginalité nationales deviennent très difficiles. Le drame, c’est cette unification. De même qu’il y a une pensée unique, il y a une chanson unique, mais quand on en sort, alors la diversité est beaucoup plus grande qu’avant. Vous me demandiez qui j’aime, eh bien, j’aime les Têtes Raides et La Tortue parce qu’ils sortent de ça justement.

 

Dernière question : la musique adoucit-elle VOS mœurs ?

Je ne peux pas me passer de musique. Que je travaille chez moi ou au bureau, je mets de la musique, j’écris en musique, j’ai besoin d’un environnement musical. En vieillissant, j’ai tendance à écouter plus de musique classique, d’opéras, etc. D’ailleurs, je ne peux pas travailler en écoutant des chansons, je dois m’arrêter sinon je ne les écoute pas. Et puis, je vais vous dire… la chanson, j’aime l’écouter en groupe ! Quand des gens viennent chez moi, on peut passer des heures à écouter des chansons de toutes les époques. On fait des soirées chansons ! Et ici, à Marianne, une fois tous les deux mois, on invite un accordéoniste, on distribue des partitions et les gens chantent en chœur !

 

Donc oui, la musique adoucit vos mœurs !

Oui, absolument ! Mais enfin, je vous signale quand même qu’on a fait une révolution à cause d’une chanson qui s’appelle La Marseillaise, les Belges ont fait une révolution à cause d’une ouverture d’opéra, les Italiens ont fait une révolution avec les chœurs de Nabucco, donc ça adoucit les mœurs, oui et non…

 

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Published by Maritta - dans Chanson Mag n° 1
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